Monday, October 26, 2009

Check-list au bois dormant


















L'autre jour, sur le vol Varsovie-Bruxelles, j'ai eu très peur.
J'ai pourtant déjà pris l'avion plein de fois, l'hélicoptère même, et je suis montée dans une mongolfière quand j'avais dix ans, et j'ai vécu un déraillement de train en 1993, mais ça c'est une autre histoire.

Là, j'avais un mauvais pressentiment. En sortant de chez mes parents quelques heures plus tôt, une petite brise matinale m'ayant caressé la joue, j'ai entendu comme une voix en mon for intérieur : "Il y a du vent, ça va turbuler fort jusqu'en Belgique."
Je crois même qu'au décollage j'ai un peu pleuré, juste d'un oeil, côté couloir, pour ne pas inquiéter mes enfants, juste avec le menton qui tremble, juste en marmonnant à l'oreille de l'Infiniment Insaisissable des mots insensés. Je voulais pourtant Lui dire des choses belles et terribles, réciter le psaume CXLV, les versets où le roi David assure que le Créateur soutient ceux qui vacillent et redresse ceux qui sont courbés, un sacré sens des réalités aéronautiques, le roi David. Je voulais me concentrer sur la beauté des cumulo-nimbus observés depuis la couche haute de la troposphère, admirer la lune dans le hublot à ma gauche, le soleil déclinant derrière l'aile droite, jusques à jamais.

Une dame a grondé mon fils qui faisait le guignol sur son siège avec son chapeau de cowboy acheté au duty free shop et s'amusait à flinguer tous les passagers. Ca devait évoquer des choses en elle, je ne lui en voulais pas, mais son regard était glacial et les hôtesses de l'air semblaient visiblement de mauvaise humeur elles aussi. (Les plus gentilles, ce sont les hôtesses tchèques, elles portent des nattes et des jupes fleuries, et quand on leur fait un croche-pattes et qu'elles vous tombent dessus, elles continuent de sourire et elles sentent bon. C'est du vécu.)

Peu avant l'atterrissage, il y a eu un grand bruit bizarre. Le pilote a effectué une remise de gaz, ma fille a dit "Oh, regarde maman, il y a un troupeau de sangliers qui traverse la piste !" et j'ai cru que mon coeur s'arrêtait de battre. "Je rigooole !" a-t-elle ajouté, mais c'était trop tard.
Le processus était lancé.
Je veux dire cet instant où l'on croit mourir et où toute notre vie repasse devant nos yeux.
J'ai tout revu.
C'était comme un conte de fées, mais à l'envers.
Comme si le grand Relieur avait broché le grimoire de ma vie un peu de guingois.
Ou alors comme si ma nounou (qui était agent secret, mais ça aussi c'est une autre histoire) au moment de me border le soir, m'avait lu un livre à l'envers, à l'hébraïque.

Durant ces quelques secondes,

j'ai vu une princesse qui me ressemblait et un prince qui ne me ressemblait pas et j'ai vu qu'au commencement ils vécurent longtemps et eurent des enfants. Et puis un jour, le prince l'embrassa trop fort, lui brisa trois côtes et un morceau de myocarde. Ou peut-être que ce fut progressif. Toujours est-il que ce matin-là, elle ne se releva plus et la voyant gésir ainsi sur le carrelage de la salle des banquets, il se dit "elle est soumise mais désobéissante". Il grommela aussi "quelle malédiction, décidément" sans comprendre que la princesse ne s'était point repliée sur elle-même, mais qu'au contraire, ce fût un violent souffle de vie qui l'avait ainsi plaquée à même la terre.
Il attendit le crépuscule et l'embarqua sur son cheval blanc pour l'abandonner, après s'être acharné une dernière fois sur ses lèvres inertes, dans une grande forêt pleine de ronces, où elle dormit d'un sommeil profond pendant un siècle.
Elle ouvrit les yeux un beau matin, rajeunie de vingt ans, avec une étrange sensation au bout des doigts, comme si un fuseau lui avait écorché deux centimètres d'empreinte digitale, sur la phalangette de l'annulaire.
La blessure se cicatrisa, la princesse se releva et sortit du bois, à la recherche d'une fée, celle qui conjurerait le sort, penchée au dessus de son berceau.

J'étais très curieuse de connaître la fin, mais à ce moment précis les dix-huit roues du boeing touchèrent la piste d'atterrissage et ma vision disparut. Tout le monde s'est mis à applaudir, un enfant a crié "Bravo !", une adolescente à l'arrière a hurlé "Youpiii !" en flamand, et moi, en détachant ma ceinture de sécurité, je me suis coincé l'annulaire gauche sous le petit battant métallique, et je me suis dit que c'était un bon signe, et j'ai crié "Yi-haa !" comme les cowboys sur leurs mustangs qui tirent des coups de feu devant les saloons, et ma fille m'a regardée un peu gênée et m'a caressé la main.

Depuis, ma vision de l'existence a beaucoup changé. Je vis au jour le jour, j'ai tout relativisé. Les choses qui me paraissaient importantes me semblent futiles. J'ai attribué à mes enfants de nouveaux prénoms, "Carpe" et "Diem", je mange bio et je m'intéresse beaucoup à l'astrologie.

Sunday, October 18, 2009

Sous le platane

Certains jours, le soleil se lève, et c'est une éclipse.
Je m'étire : il y a de la place dans mon immense lit pour mes multiples identités.
La table en bois de la cuisine m'apparait comme un jeune sapin déchiré.
Les tranches de viande au frigo ont le regard tendre d'un petit veau confiant.

Dans un état de dialogue interne, je descends avec mon enfant les escaliers de l'immeuble.

A huit heures vingt, sous le légendaire platane de la cour de l'école maternelle, je m'essaie une fois de plus au strabisme divergent. D'un oeil, le gauche, celui du coeur, j'observe mon fils faire des acrobaties sur le toboggan, de l'autre je regarde attentivement les mamans et les nounous venues déposer les enfants à l'école.
Il y en a des souriantes, des attendries, des bavardes et des bien coiffées. Des très pressées, à peine sorties du lit et du bol de cornflakes, une lueur de folie dans le regard. Des fatiguées, des pensives, des agacées. Des nounous méchantes ("Je dirai tout à ta maman, ce sera fessée ce soir").
Toutes, sans exception, ont quelque chose de contradictoire au fond des yeux, au moment de quitter la cour pour vaquer à leurs devoirs et occupations. Un mélange d'inquiétude et de soulagement, comme si elles prenaient leur première inspiration de la journée.
Moi aussi, mais c'est plus difficile à percevoir je crois, à cause du strabisme divergent auquel je m'essaie jusqu'au coin de l'avenue. Après je dévale la rue et je m'en vais très loin, et personne ne sait ce que je fais jusqu'à la sortie des classes.

Moi aussi je voudrais qu'on arrange ma veste, qu'on renoue mon écharpe.
Qu'on me demande trois fois si j'ai bien mon ticket de cantine, et qu'on me dise de bien m'amuser et d'être sage, et qu'on compte sur moi. Qu'on regarde un peu craintivement la sévère maîtresse au moment de me confier à elle, tout en m'envoyant un sourire tendre et rassurant, qui contredit cette crainte. Qu'on m'aide à m'essuyer les mains et qu'on me fasse un dernier câlin. Et qu'on m'appelle "mon canari" aussi.

Alors parfois j'ai une larme à l'oeil, le gauche, sous le platane.
Un jour, je m'essaierai à autre chose : je roulerai des yeux comme une possédée, on verra les blancs des globes oculaires, avec les petits vaisseaux. Mon fils éclatera de rire, il est très joyeux de nature, mais tous les autres seront inquiets, les maîtresses, les dames de la cantine, la directrice qui a de très belles bouclettes rousses, les mamans, les nounous et les chérubins de la classe des tout-petits.
On fera venir les pompiers, la dame de l'infirmerie qui est toujours triste, et peut-être ma psychanalyste, dont le cabinet est à 75 mètres de là (à vol d'oiseau).
Elle me parlera avec douceur, mais je serai résistante aux consolations faciles, alors elle tentera la thérapie de choc, le "je dirai tout à votre maman, ce sera...".
Elle recevra un noble silence pour toute réponse. Ou alors, sous l'effet d'une grâce éphémère, je marmonnerai :
"Tu as frappé mon coeur de tes paroles, et tes mots, doux frémissements du zéphyr qui agite les branches, le chuchotement des feuilles, le murmure des sources et des ruisseaux, ont percuté mon âme."
Alors elle aura un petit sourire satisfait, elle dira "C'est bien, c'est fini", sans jamais savoir que c'est au Platane que je m'adressais.

Et après on m'enverra dans un sanatorium, très haut dans les montagnes aux neiges éternelles. (C'est bien, la kriothérapie, le froid a un effet fantastique sur le teint et les cheveux.)

Et là, j'attendrai avec patience (en m'essayant parfois au strabisme divergent à l'intention des aide-soignantes) ma prochaine vie, dans laquelle je voudrais me réincarner en petite fille assise sagement en ronde à 16h30, jusqu'à ce que la maîtresse l'appelle par son prénom pour lui dire qu'elle peut y aller, que sa maman est là.

Tuesday, September 22, 2009

Pensées sauvages

Sunday, June 21, 2009

Au lavoir

Vous avez éclaté de rire, souri, parlé, écouté pendant deux heures, assise sur un banc, entre une fontaine, des tulipes et un palmier du jardin municipal de V. Votre interlocutrice, la gardienne du square, était tout comme vous tour à tour ravie, scandalisée, amusée, inquiète, inspirée.

Parlé de choses et d'autres, d'une importance fondamentale et d'une futilité dérisoire.
Vous aimez discuter sans choisir vos mots, sans être logique, sans aller au fond des choses.

Avec les enfants, c'est moins évident. Il faut choisir les bons mots.
Parler de la sortie d'Egypte, en sachant parler de l'Egypte. C'est indissociable. Et tellement difficile. Quels mots choisir pour parler de liberté, tout en évoquant l'esclavage...?

Mais votre fille fait du rollers à quelques dizaines de mètres de votre banc et vous la surveillez d'un oeil un tout petit peu distrait entre trois soupirs et trois fous rires.

Vous aimez ne pas être logique dans vos propos, ne pas chercher de conclusions. Faire plutôt le tour de la question, poser le problème, le nommer, l'apprivoiser.
Sauter du coq à l'âne. Ebouriffer le coq, caresser l'âne.
Qu'il est bon parfois de cesser, ne serait-ce que pour cinq minutes, d'être cohérente. Ne serait-ce que pour mieux l'être, au retour du "lavoir". Ne serait-ce que pour en reprendre l'envie, et la force, riche d'avoir puisé dans vos ressources, avoir nourri votre côté féminin, le plus vrai, celui dans lequel vous ne vous plongez réellement qu'à l'abri de ce qui pourtant le met en relief, livrée à vous-même.

Vous aimez dire "c'est beau" sans vous justifier, sans décortiquer, sans décomposer en matières premières vos raisons esthétiques. Ce n'est pas gagné au quotidien, dans ce monde exigeant, passionnant et tellement conséquent. Vous n'arrivez à l'apprécier qu'en restant contradictoire.

En effet, vous vous surprenez à vous contredire sans cesse. Mais vous savez parfaitement que ce n'est pas un manque de réflexion, mais une réflexion à haute voix.

Tout à l'heure vous avez énervé le jeune libraire, en lui posant une question impossible : "La nouvelle traduction de Boulgakov comprend-elle des crochets pour signifier les passages coupés par la censure stalinienne ?" et vous savez pertinemment qu'il vous a soupçonnée de tenter de faire votre "maline", alors que vous cherchiez tout simplement à le confondre, car il ne vous a pas souri ni regardée dans les yeux en vous disant bonjour.

Dans l'après-midi, vous vous étiez installée dans un fauteuil de la bibliothèque municipale de V., avec, sur vos genoux, un grand album de photos de K. - votre merveilleuse ville natale, et finalement, vous avez passé un quart d'heure à observer le pied nu de votre voisine lectrice dans sa jolie sandale, en vous disant que vous n'avez jamais vu un pied qui ressemblait autant au vôtre et que vous aviez certainement des ancêtres communs. Mais que ce n'était peut-être pas suffisant pour engager la conversation. ("Mademoiselle, ai-je déjà vu votre pied quelque part ?"). Puis vous l'avez entendue s'adresser à son ami, vous avez reconnu son accent slave et vous avez totalement perdu contrôle de votre sourire béat...

Au retour, vous discutez, sans enlever vos belles nouvelles lunettes de soleil, avec les pompiers qui fourmillent littéralement dans votre ruelle. Il y a une grosse fuite de gaz dans le quartier. Cela vous inspire, vous souriez et posez timidement à l'un d'entre eux une seule petite question concernant leur travail. Vous recevez mille réponses, ils vous parlent de leur travail, du danger, de la discipline, de leurs stratégies. Ils semblent inspirés eux aussi. Ils ne vous parlent pas de leur stress, de leur fatigue... Votre intérêt compte plus à leurs yeux que toute inquiétude que vous auriez pu avoir à leur égard. Ils ne cherchent pas la compassion, mais la considération. Ca vous fait un pincement au coeur, mais malgré vos lunettes de soleil, vous commencez à y voir clair. Ce sont des hommes, ce ne sont pas des petits garçons. Aux prises avec vos instincts de protection, vous avez si longtemps oublié d'exprimer votre estime.

Vous rentrez fatiguée, mais pleine d'impressions. Vous avez un coup de soleil sur l'épaule gauche et cinq nouvelles taches de rousseur sur le nez. Vous passez une heure dans la salle de bain à vous faire une beauté. Finalement vos pieds sont beaucoup plus jolis. Elle n'est sans doute pas née à K.
Il vous faudra retourner à la bibliothèque, feuilleter attentivement l'album.
Il vous faudra retourner à K.
Il vous faudra commencer à réaliser vos rêves mis en sourdine.
Rassembler pas à pas les petits bouts éparpillés ça et là ces années sans espoir.
Ramasser et accueillir les mille Zamomi abandonnées ou perdues en route.
Certaines se sont enfuies d'elles-mêmes, elles n'en pouvaient plus.
D'autres vous attendent depuis longtemps, effrayées, là où vous les avez convaincues de se terrer pour leur bien.
Vous aimeriez arriver à les consoler, vous aimeriez les séduire à nouveau.
Vous aimeriez vous faire confiance.

En matinée, le monsieur au guichet SNCF vous a demandé : "Réduction moins de 26 ans ?"
Vous avez dit "euh... oui".
Le contrôleur n'est pas passé.
Vous avez gagné neuf ans.
Ca se fête. Pizza au saumon et Chimay pour tout le monde.

Saturday, June 13, 2009

erratum


Peut-être qu'elle te parle avant de s'endormir, ou au réveil.
Peut-être qu'elle t'a dit "Volevo incontrare Zamomi, ma era in viaggio".
Alors je tiens à rectifier, à te dire ce qui s'est vraiment passé.
La tua sorella, que je n'ai pas vue depuis novembre dernier, était là l'autre soir.
Elle buvait une bière au bord de l'eau et me proposait de la rejoindre, parler un peu de toi, qui dors sous terre depuis neuf mois. J'ai menti. Je lui ai dit que j'étais ailleurs, à mille kilomètres d'ici.

Je me suis vengée pour la fois où en 2006 je l'avais attendue en vain toute une soirée au bord de ce même fleuve, avec un petit panier rempli d'affaires pour toi, que je lui avais demandé de te transmettre avant ton voyage à Bari.

Tu lui en avais voulu un petit peu, moi aussi.
Tu vois, je l'ai punie, elle ne recommencera plus...

Après, j'avais un peu honte, mais je suis restée calme. Je n'ai pas pleuré.
Et tu sais, je n'avais pas le coeur battant en lisant son sms.

Je sais désormais qu'il ne peut pas s'agir d'une mauvaise nouvelle te concernant.


(Je n'étais pas en voyage, mais j'ai fait comme si, alors je n'ai menti qu'à moitié. J'ai éteint l'ordinateur pendant dix jours, le téléphone aussi. J'ai beaucoup marché sur des routes en pente, j'ai mal aux mollets.)

image : Vision d'une vie souriante, par F, quinze mois avant son enterrement.

Thursday, May 28, 2009

Souvenirs

Petit bonhomme qui auras trois ans dans quelques jours, tu ne dors pas. Au fond de ton lit, tu auscultes attentivement ton genou râpé cette après-midi contre le macadam.
"To fait mi mal" chuchotes-tu, dans ce joli mélange franco-polonais, qui hérissera sans doute les cheveux de la maîtresse, en septembre...

Tout-à-l'heure, au dojo, tu observais, émerveillé, les élèves adolescents du cours d'aïkido en train de faire des roulades sur le tatami, en direction des gradins. Ils passaient leurs grades devant deux maîtres, dans un silence profond, très concentrés. Tu as eu un peu peur qu'ils ne s'arrêtent pas à temps, qu'ils débordent du grand tapis et continuent leurs roues et tourniquets par-dessus les bancs, en direction des vestiaires. Mais tu ne t'es pas caché, ni enfui. Tu as bondi, les bras en l'air et tu as crié, de toutes tes forces : "Attenchion, arrête, chtop !"
Certains ont sursauté, d'autres ont ri, il y a eu des "chuuuut !".
J'étais très fière de ton courage, tu nous as sauvés.

fin 2005, extraits d'un carnet rouge :

Une douce torpeur est ma fidèle compagne en ces semaines. Sans doute les enfants naissent-ils du sommeil de leurs mères. Les rêves qui me viennent sont toujours aussi énigmatiques, comme s'ils ne m'appartenaient qu'à moitié : poursuites en voiture ou en hélicoptère, longues marches dans la forêt, excursions dans des montagnes enneigées. Ambiances qui contrastent avec le calme de ces journées un peu irréelles, en suspens... J'ai hâte d'en savoir plus sur ce petit être dont le coeur bat déjà et qui doit à présent avoir la taille d'une fraise.

*

J'ai pu observer son image sur l'écran. Tout d'abord immobile, sans doute endormi, il a peut-être senti que je me concentrais très fort sur lui. Il s'est étiré de tout son long - cinq centimètres ! puis a donné plein de petits coups avec ses tout petits pieds contre la paroi de sa poche, de ma poche, de notre poche ... Roulades, galipettes, pirouettes.
J'ai vraiment été surprise, émerveillée. Je m'attendais à voir une ébauche floue de quelque chose d'indéfinissable. Et j'ai vu un petit être humain avec une belle tête ronde, des yeux microscopiques, une mâchoire rigolote, un ventre rebondi, des petites mains, de minuscules gambettes. Je l'ai trouve gai, animé, plein d'énergie. A l'aise dans son petit monde de soixante-dix jours. Je ne pensais pas ressentir et percevoir autant à la vue de son image. Je souhaitais juste être rassurée et me voilà toute joyeuse.

*

"Tu as maigri, dis donc !" m'ont récemment dit quelques personnes que je n'avais pas vues depuis longtemps.
C'est vrai que j'ai perdu pas mal de kilos cette année, mais je m'en vais allègrement les reprendre dans les mois qui viennent. Je commence à me sentir moins à l'aise dans certaines tenues. Rien ne se voit encore, mais au toucher c'est un peu dur, là, sous le nombril.
Est-ce qu'Adam et Hava avaient un nombril ?

J'entame le quatrième mois dans quelques jours. Un tiers déjà !
Le petit être doit avoir dix cm à présent et j'espère qu'il va bien. Dans un peu plus d'un mois, je devrais le sentir bouger.
Je résiste courageusement à tous les virus domestiques, toux omniprésentes et autres rhumes infects, en avalant des tonnes de gelée royale. Mon bébé naitra avec un dard.
Pourquoi n'ai-je pas eu une seule véritable nausée ? Pourquoi tous les matous que je rencontre viennent se frotter contre mes jambes, alors que n'étant pas immunisée contre la toxoplasmose, je n'ai pas le droit de les caresser ? Pourquoi mes cheveux ne tombent pas, mais poussent au contraire à une allure digne des Dupond & Dupont dans "On a marché sur la Lune " ?

*

-Regardez - la radiologue attire mon attention - il se réveille et s'étire de tout son long !
C'est un peu troublant de le voir sans qu'il le sache.
Mais il n'existe pas d'échographies qui permettent au foetus de voir sa mère. C'est surement mieux comme ça. Pour pouvoir grandir, les bébés ont besoin de solitude. (La biloute, il y a dix ans, avait un regard très sévère en ces jours qui ont suivi sa naissance.) Ca m'a fait plaisir de ne pas le voir complètement immobile, comme sur ces photos des manuels de biologie qui se ressemblent toutes. Solitaire et entouré de toutes parts, il est le seul être vivant auquel je ne peux faire face. Entre nos corps il y a une alliance, mais ses mouvements et galipettes n'appartiennent qu'à lui. A l'abri de la lumière et dans un silence profond pour encore quelques semaines (je ne sais plus à combien de mois les petites créatures commencent à entendre), il a un peu d'espace et il l'apprivoise déjà. Dépendant de moi - c'est-à-dire de tout ce qui dépend et de tant de choses qui ne dépendent pas de moi - il est pourtant complètement libre.
J'ignore s'il peut faire tout ce qu'il voudrait, mais il a l'air de vouloir faire ce qu'il peut.
De quoi sont faits ses tout petits rêves lorsqu'il dort ? Ce sont peut-être des rêves immenses.
Est-il content de se réveiller ?
Quelles sont ses pirouettes préférées ?
Sait-il que depuis deux jours je ne cesse de m'étirer ? Au réveil, dans la rue, même à table. Oui, c'est impoli, mais tellement agréable...
Depuis deux jours, j'ai envie de faire des pirouettes moi aussi.

Sunday, May 24, 2009

Je n'en peux plus d'entendre le voisin insulter sa femme, à l'étage en dessous.
Puissent les vents mauvais enfler son ventre une fois pour toutes.
Qu'un ange aux ailes noires et aux yeux d'acier descende jusqu'ici, décoche ses flèches, lui crève les entrailles, lui déchire les tripes et éclate son coeur.
Puis qu'il monte d'un étage, me couvre de ses plumes et me parle doucement, en araméen, d'une voix grave et monotone, car il est trois heures du matin et mon esprit passablement agité se cogne contre les murs.

Thursday, May 7, 2009

Je passe mon temps à bâiller.
("Tu es frivole, infidèle, ambigue, coquette et paresseuse" m'a-t-on beaucoup dit).
Impossible de savoir si je cherche à m'endormir ou si je viens juste de me réveiller.
Pendant toutes ces années j'ai porté en mon sein mes parents, mes beaux-parents et quelques ancêtres encore. Une multitude de foetus-mensonges vitaux et d'embryons-traumas inévitables.
(J'ignore comment mes deux enfants ont-ils pu se faire une place dans cette foule.)
J'ai été leur mère porteuse, leur bellefilleépouseamantearrièrepetiteniècemère porteuse.
L'accouchement fut très long et difficile et à la fin, je me suis enfuie de la maternité, en abandonnant les nombreux fruits de mes entrailles étonnées.
"Vous n'êtes pas mes enfants, leur ai-je dit de ma voix la plus tendre, on vous a échangé par erreur alors que vous étiez encore dans mon ventre."
Je les ai quittés en pleurant, avec inquiétude et mauvaise conscience, mais la bonne conscience devenait trop lourde...
J'ai eu beaucoup de mal à laisser ma mère, la toute petite et si belle Margaret, dans son petit couffin, à l'abandonner pour son bien et le mien entre de bonnes mains.

Je n'ai jamais voulu me marier.
Je l'ai dit à ma mère, d'une voix candide, lorsque j'avais sept ans. Elle a fait une grimace très attristée, l'air de dire : "Mais alors qui me mettra au monde ?"
J'avais d'ailleurs dit "non" quand on m'a demandée, à trois reprises, en mariage, mais il y a des gens auxquels on n'ose rien refuser, la mort dans l'âme.
(Aujourd'hui je sais au moins que la mort dans l'âme c'est réversible, voilà ce qu'elle m'a appris cette histoire, ça en valait le coup, non ?)
Même le jour du mariage, j'ai essayé de tout faire tomber à l'eau, mais j'ai lamentablement échoué. Il s'annonçait si beau ce mariage, certains avaient fait des milliers de kilomètres, j'ai fait une fugue en pleurant, mais je suis revenue sur mes pas.

Lorsque j'ai annoncé, récemment, le divorce à ma mère, elle a de nouveau eu l'air très attristée, comme si quelqu'un coupait le cordon ombilical, que je prenais ma respiration et que devant tout le personnel médical incarnant l'humanité entière, je poussais mon premier cri : "Je ne me marierai jamais !" et "Comment se sent ma mère ?".

Aujourd'hui, je me dispute avec elle, par sms interminables.
Il y a des choses dont on ne peut pas parler entre quatre yeux.
Chaque famille a ses thèmes qu'on n'aborde qu'à voix basse, ses tabous qui la façonnent.
Chez nous, il s'agissait de trois domaines (avec dépendances). L'Eternel (on baissait la voix avec émotion), le sexe (on baissait le regard avec sourire) et la Shoah (on regardait ailleurs).
(Sans ces trois fils conducteurs, ces trois énigmes en héritage, ces mystères-là à percer, ma vie aurait été très fade.)
Je parle donc à ma mère en langage sms (shoah-maître de l'univers-sexe) codé, respectueux.
Je lui envoie :

Non, il n'est pas écrit "Je placerai une aide à ses côtés" mais "Je ferai une aide à son encontre".

et :

C'est une erreur de traduire "homme et femme Il les créa" là où l'original dit "mâle et femelle Il LE créa."

et aussi :

C'est méchant de dire "côte" en parlant de Hava (Eve) alors que ce mot signifie aussi "côté, moitié".

ou encore :

Qui a osé changer en "Ils deviendront une seule chair" les mots "ils fabriqueront une (nouvelle) chair" ?

L'autre jour, j'ai failli écrire "De toute façon, ce n'est pas demain le jour où "l'homme quittera son père et sa mère". L'optimiste et exigeant "Honore ton père et ta mère" peut être lu "Lourds, pesants (sont) ton père et ta mère."

Mais je ne l'ai pas envoyé, car je n'avais plus de crédit et puis je ne veux plus attrister ma mère qui connaît peu l'hébreu, je ne veux plus de grimaces, je veux juste entendre son rire, le rire léger de ma mère pesante, sortie de l'hôpital la semaine dernière, à deux mille kilomètres d'ici. Rien de grave, mais j'ai eu si peur, je respire, je fais moins de cauchemars.

Elle va mieux, ma petite Margaret, elle n'a pas froid j'espère dans son petit couffin, cachée en sécurité avec son frère et sa soeur, dans la cave du couvent des pères dominicains, à K., il y a si longtemps, cette nuit encore, dans mes rêves nocturnes.

Je me marierai maman, promis, ferme tes petits yeux, je viendrai te chercher et je ne te quitterai pas pour devenir/fabriquer une autre chair, et je te donnerai des nouvelles de papa, qui a six ans et qui lève ses petits bras, contre le mur, au peloton d'exécution, à trente kilomètres de Varsovie. Il sera épargné par miracle, vous vous en sortirez tous deux et aurez une vie hors du commun.
Je ne vous abandonnerai que bien plus tard, quand la bonne conscience deviendra trop lourde à porter.
Je n'ai jamais vraiment cru à ces histoires d'ovules et de spermatozoïdes, ce sont de jolies petites fables, c'est comme dire que pour faire une tarte à la rhubarbe, il faut avant tout un moule et un rouleau à pâtisserie.
Il faut avant tout de l'appétit. Du temps aussi et mille ingrédients. (Mais la comparaison ne tient pas la route, j'en conviens et je n'ai mangé qu'une seule bonne tarte à la rhubarbe dans ma vie.)
C'est comme dire que le médecin guérit les malades alors qu'il les soigne, et ce n'est pas pareil.
(Non, ça ne va pas non plus.
Ca ne se compare pas de toute façon.)
Je soupçonne les enfants et les choses nouvelles et vivantes d'être nées du songe et d'une certaine solitude, d'une désespérance, d'une brisure sans laquelle aucune place pour la vie et le mouvement ne serait possible.
La fusion ne permet aucun mouvement fécond, elle n'est là qu'en attente (parfois vaine ou très difficile - et c'est sa nature) de l'écart, de l'entre-deux, de la déchirure.

Mon D.ieu, Eli, garde-moi de la fusion.
Dessine-moi un mouton non clôné. Une brebis de préférence.
Ou un buisson ardent, qui brûle et ne se consume pas.
Dessine-moi le désir.
Et si l'union fait la force, protège-moi d'elle, aide-moi à rester morcelée.
Douce et ardente.
Et si aux jours de ma vieillesse je peux choisir, je voudrais mourir d'amour et d'eau fraîche.
L'espoir est quelquefois épuisant.
Tel un radeau grinçant mais imputrescible une étincelle de désespoir vient de temps en temps rétablir les choses.
Bergson avait peut-être raison lorsqu'il écrivait que la seule joie intense véritable résulte du sentiment d'avoir donné naissance à une chose nouvelle, mouvante et vivante.
Mais peut-on créer, prendre soin, observer un mouvement en étant si fatiguée ?
Peut-on aimer dans son sommeil ? Dormir d'amour et d'eau fraîche ?
L'amour ne demande-t-elle pas un éveil complet, une concentration, l'abandon de la torpeur, une présence de chaque instant ? N'est-elle pas précisément cette présence ?

Comment font-elles, ces ourses noires qui mettent bas en dormant profondément, au beau milieu des semaines d'hibernation ?

Tuesday, May 5, 2009

Peu de mots à nouveau.
Pensées décousues, mais non pas déchirées.
Pour chaque grand soulagement, mille petits soucis.
Et pour chaque souci, des centaines de rêves.
J'ai fui à travers un champ à peine labouré.
A présent, je ralentis le pas, mais entre temps l'avoine a poussé.
Tout est vert devant mes yeux.
Ca sent bon et je ne vois plus l'horizon.
Il me reste le ciel au-dessus de la tête, avec ses nuages cabossés et pourtant légers.
Libres et égarés.

Et la terre, oui, j'allais oublier.

L'horizon en somme, vu de là où je me trouvais autrefois.
Mais je n'y suis plus et je bénis l'avoine d'une voix tremblante.

Monday, April 20, 2009

Durbuy, c'est fini... (une fois !)












La première heure du reste de votre vie (il y a dix jours maintenant), vous l'avez dédiée à vos cheveux. Vous avez compté vos sous et opté pour trois soins et deux masques, pour qu'on vous caresse les tempes et la nuque très longtemps.

(En prenant rendez-vous la veille, vous avez dit que vous vous appelez Eden Stonehenge ou un truc comme ça, un nom un peu transcendant et très immanent néanmoins, et que vous partiez à Capri le surlendemain. Vous avez menti sur deux points, mais il fallait lui mettre la pression un peu, au coiffeur-visagiste, se démarquer de toutes ces clientes hystériques d'avant Pâques qui choisissent toujours le dernier moment, la première heure de votre nouvelle vie.
"Tss, tss, bienbienbien, je m'en vais vous dégoter un créneau dans ce forecasting abracadabrant" a-t-il répondu et il y a eu un petit silence gêné dans l'écouteur, le temps d'imaginer sur quel ton Eden S. aurait dit "merci", avec quelle voix remercient les femmes à qui on ne refuse jamais rien.
Un très bon coiffeur, jeune, dynamique, passionné par son travail, souriant, très bavard. Vous n'aimez pas trop les coiffeurs bavards, vous n'aimez pas trop les gens bavards, vous n'aimez pas trop les gens. Vous avez pris les devants et au moment du "à nous deux, qu'est-ce que je vous fais ?", vous avez demandé si la concurrence lui avait déjà abimé sa voiture (il est nouveau dans le quartier) et s'il lui était arrivé dans sa carrière de crever l'oeil d'un(e) client(e). Surpris, il ne s'est pas laissé décontenancer pour autant, vous a avoué qu'il a déjà coupé un bout d'oreille, et que la concurrence avait gravé "sale pédé" sur sa carosserie, alors qu'il était marié. Vous avez fait mine de craindre pour vos oreilles, et vous lui avez répondu "Ca ne les regarde pas que vous soyez homo." Vous espériez qu'il s'énerve un peu, pour pouvoir le traiter d'intolérant, puis partir en claquant très fort la porte, trois pinces et un peigne dans les cheveux humides, histoire d'évacuer votre stress du voyage, et même aller graver "sale homophobe" ou/et "peigne-cul" sur sa carosserie, mais il n'a rien dit.)

Après, à vingt-deux heures, vous avez fait vos valises en pleurant un peu (vous faites toujours vos valises en pleurant un peu), à deux heures du matin vous avez passé la serpillère pour que l'appartement vide soit parfaitement propre et agréable en votre absence, à trois heures et demie vous avez mis du vernis à ongles, à quatre heures nonante cinq vous vous êtes endormie avec un sourire en regardant la pleine lune, à huit heures du matin, samedi, vous avez répondu au chauffeur de taxi que vous partiez à Ulan Bator, à dix heures vingt six vous êtes montée dans un train à grande vélocité pour descendre quatre heures plus tard au centre des diagonales qu'il s'agira de tracer de la Suède au Portugal et de l'Ecosse à la Grèce.

On vous a dit avec un merveilleux sourire que vous ameniez le soleil et on vous a servi une Mort Subite, pour faire glisser les frites.
Et subitement, vous êtes revenue à la vie.
Parce qu'il s'en était passé des choses depuis la dernière fois que vous étiez là...
Dimanche matin, on vous a caché treize oeufs en chocolat dans un jardin vert tendre, cher à votre myocarde. Puis vous avez touché le ventre d'une femme enceinte pendant qu'elle jouait du tambour, à cinq jours de la délivrance.
Lundi vous avez pris cette belle route, le long de la Molignée. Vous avez bu une Leffe à Leffe, une Maredsous à Maredsous, une Ciney à Ciney, une Gerpinnoise à Gerpinnes, une Chimay à Chimay, une Pécheresse à Namur, une Durboyse à Durbuy... où vous vous êtes posée un peu.
Vous avez dormi et rêvé de fantômes dans les dépendances d'un château au domaine verdoyant de mille arbres différents, pris presque tous vos repas dans l'herbe, où vous avez encore trouvé un oeuf (mais on vous l'a volé).
Mardi, pas très loin de l'Allemagne, vous avez visité les lieux d'un drame terrible qui s'était déroulé au IXeme siècle (une histoire tragique, difficile à résumer : amour, mensonges, duel, ruse, confusion de genres et meurtre mystérieux).
Mercredi vous avez rampé sous un dolmen vieux de cinq mille ans, mangé des tonnes de frites, caressé un chien blanc et aveugle, pincé un chat noir qui vous a griffée et a tenté de vous voler votre morceau de dinde. Ah non, c'était jeudi, ça, après le shopping à Charleroi.
Ce jour-là, vous avez aussi fait livrer un bouquet de fleurs anonyme à une femme un peu triste.
Et puis vendredi, vous avez pris le train du retour. La dame assise à votre gauche portait presque le même cache-coeur que vous. Elle ressemblait un peu à Olga, une amie féministe radicale perdue de vue, qui vous avait dit un jour que votre cervelle était logée dans votre utérus, parce que vous lui aviez avoué que si vous deviez vous lancer dans la politique, ce serait après la ménopause, car, à l'instar de beaucoup de femmes, vous aviez tendance à regretter en tout début de cycle les mots prononcés quelques jours plus tôt, que vous ne contrôliez pas vos sautes d'humeur certains jours, ces jours où vous avez des émotions contradictoires, où vous prenez des décisions graves à la légère et vice-versa. Elle voulait que vous retiriez ces mots, surtout "à l'instar de beaucoup de femmes", et vous avez eu peur que ses amies ultraradicales vous lynchent, et vous aviez conscience de perdre du charme à ses yeux, mais vous n'avez rien retiré, vous en avez même rajouté, sur l'humeur instable, l'anxiété, l'hystérie, car vous la trouviez très belle lorsqu'elle s'exaltait, pâle de colère.
Mais ce n'était pas Olga dans le TGV, ou alors elle vous fait encore drôlement la tête.

Voilà, vous êtes rentrée, avez retrouvé votre flacon de vernis mal fermé, votre sol désespérément propre, et vous avez pleuré un peu en défaisant vos valises.
Vous devez être en fin de cycle, il faudra penser à l'huile d'onagre.
Perdre les quinze kilos que vous avez pris en sept jours.
Boire beaucoup d'eau plate sans houblon, manger de la salade verte insipide sans frites. Trahir votre wallonitude renaissante...
Vous replonger dans un monde fade, sans quiproquos, sans malentendus...
Retrouver votre français, ne plus trembler délicieusement en entrant dans une boulangerie. Oublier les pistolets (= les petits pains), les mille et une couques (= les viennoiseries), les cougnous (= la brioche), les bonbons (= les biscuits), les boules (= les bonbons), les bâtons (= les barres de chocolat), les pralines (= les chocolats), les fondants (= les pralines), les dragées (= les fondants), les galettes (= gaufrettes), les chiques (= chewing-gums) et les crèmes (= les glaces).

Oublier Durbuy, à contre-coeur.
Ecrire une suite logique, triste, en respectant l'intervalle des temps.

Puis l'effacer. Ne respecter que l'harmonie des consonnances imparfaites.
Y retourner, dès que possible.
Avec un cache-coeur customisé.

Monday, April 6, 2009

Et ta soeur, elle est sur facebook ?

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Friday, March 13, 2009

Enter

Allô Rabbi, j'ai une crampe à l'esprit, c'est grave ?
J'ai désappris la sérénité, elle me paralyse un peu.
Oui, c'est vrai, cette paralysie est mille fois plus douce que celle que peut provoquer la peur et pour rien au monde je ne souhaiterais retourner en arrière.
Si, je suis très bien où je suis, et je dors bien, et j'ai de l'appétit, mais je n'arrive pas encore à réaliser, à inspirer profondément, à regarder en avant.
Je sursaute lorsqu'une une voiture s'arrête sur le parking (il y a pourtant vingt-neuf autres appartements dans l'immeuble), je ne réponds pas toujours au téléphone. Toi, je te répondrai toujours, même du fond du Shéol. Pour peu que ton numéro s'affiche.
Non, je n'arrive pas à écrire, surtout quand ça me tient à coeur. C'est bon signe, dis-tu...
Ou alors j'écris, mais appuyer sur la touche enter reste au-dessus de mes forces.
J'ai peur, Rabbi, si peur, de tous les désastres à venir.
Non, j'étudie très peu, et j'ai failli m'endormir pendant la lecture du Livre d'Esther, à Pourim. Vous me manquiez tous tellement, c'est ta voix que j'aurais voulu entendre au-dessus du rouleau... Ton exécrable accent new-yorkais lorsque tu lis l'hébreu dans cette synagogue perdue dans le quartier des gratte-ciels de V.
Si, si, je lis un peu avant de dormir. Quoi ? Euh... en ce moment, les correspondances intimes d'une femme de lettres américaine, ça ne te regarde pas qui, pourquoi tu ris Rabbi ? Et aussi la poésie amoureuse hébraïque, et puis un roman policier italien débile... euh "Des femmes bien informées". Lévinas un peu, et Heschel l'autre jour, mais ils m'énervent en ce moment. Peut-être parce que c'est mon père qui me les a offerts. Parfois j'aimerais qu'il m'offre un roman policier débile. Ou des correspondances intimes, oui.
Ou des boucles d'oreille.
Les prières ? Pourquoi je ris, Rabbi ? Oh, depuis quelque temps elles se réduisent à des balbutiements dénués de sens, des blebleble agaçants, et, confuse et honteuse, j'ouvre un large bec mais je n'arrive pas à appuyer sur amen.
Je parle à l'Infiniment Transparent de la pluie et du beau temps, je n'aborde pas les sujets qui font frémir.
Nos conversations sont d'une banalité affligeante, un peu comme si je disais :
"Seigneur des Armées, tu as vu, il y a des bourgeons aux abricotiers ?"
et qu'une voix me répondait... euh... Oui, c'est ça, voilà, hahaha : "En effet, ils annoncent 16°C pour demain". Tu l'as dit, Rabbi.
ou :
"J'aimerais tant que la fièvre de mon fils baisse rapidement."
Et la voix : "Et si tu lui donnais du paracétamol ?"
Bon, ce n'est pas vraiment comme ça, mais ça y ressemble.
Le deuil ?
Le deuil, du haut de ses six mois, cherche son équilibre. Il tente de s'asseoir, rampe, roucoule à ses heures. Je lui chante parfois des comptines, mais je ne suis pas sûre qu'elle les entende. Je ne l'ai vue qu'une fois en rêve, mais de loin, en contrebas et je me cachais derrière la fenêtre d'une maison en ruine. Quelle ironie, après tous ces mois à attendre qu'elle apparaisse dans mon sommeil.
Me cacher est encore la chose que je sais faire le mieux.
Oui, tu as raison, il y a un fossé entre les rêves et les voeux, j'y pensais l'autre jour justement. Les voeux restent à définir, il n'y a rien de moins spontané qu'un voeu.
Mais avec ma crampe à l'esprit, ça ne va pas être facile. Ma contraction, si tu veux. Tu crois qu'il s'agit de la délivrance placentaire ? Cette idée me plait.
Côté coeur ? Je t'en pose des questions, Rabbi.
Euh... on annonce 19°C pour samedi.
Ta femme et ta fille se portent bien ?
Raccroche le premier, j'ai du mal à appuyer sur cette touche-là aussi.

Il a raccroché. Après j'ai appuyé sur la touche étoile. Treize fois, juste pour voir, on ne sait jamais. Et j'ai eu un peu envie de pleurer, mais je me suis retenue, car j'ai repensé aux "Femmes bien informées" sur ma petite table de chevet et je crois savoir qui l'a étranglée, la pauvre bichette aux moeurs douteuses, et il y a quelque chose de très excitant de lire à moitié nue et sereinement paralysée sous une couverture parfumée, dans un pays qui n'est pas le mien, une nuit de pleine lune, alors que les abricotiers - tels des désastres à venir - bourgeonnent et les primevères fleurissent, un roman policier italien débile, acheté seize mois plus tôt, à Paris, Gare du Nord, un jour de novembre, où j'avais décidé, en buvant un petit crème au "Rendez-Vous des Belges", 23 Rue De Dunkerque, de changer de vie.

Saturday, March 7, 2009

Hydraulic blues

Je voulais juste que ce soit propre ici pour la fête des femmes.

Pour Pourim aussi et pour l'équinoxe du 20 mars.
Pour le casting prochain de baby-sitters, les ventes en réunion à domicile, les soirées de réflexion, les discussions thématiques, les retraites spirituelles.
Par respect pour les agents de recensement de la population, les Témoins d'Osiris et les marchands ambulants.
Que ce soit présentable pour l'invité inattendu, et pour les parents qui viendraient chercher leurs enfants après les nombreux goûters, animations pédagogiques et anniversaires que je comptais organiser incessamment sous peu.

Je voulais devenir sociable. Entretenir de bonnes relations avec le voisinage, les parents d'élèves et les commerçants. Parler à haute voix, sourire en regardant dans les yeux. Etre aimable, serviable et pleine d'initiatives.

Que tout soit propre, fluide et débouché.

J'ai donc fait venir les éboueurs.

Cela leur a pris du temps, mais finalement l'eau qui remontait et stagnait dans la baignoire après chaque douche, vaisselle, lessive, gommage du nez, a enfin coulé vers son destin.

Je me suis réjouie de pouvoir à nouveau prendre un bain, mettre mes oreilles sous l'eau pour mieux entendre sur quoi dissertent les voisins.

Ces messieurs n'avaient rien de Bob le Bricoleur, ils n'étaient ni ponctuels, ni synchrones, ni solidaires. L'eau sous haute pression a jailli trop tôt du tuyau tiré par la fenêtre depuis le parking, en inondant toute la cuisine. Un peu dépités par ce spectacle, ce jaillissement précoce au beau milieu de ma cuisine, ils ont cependant vite retrouvé leur arrogance et se sont mis à râler contre l'architecte, les plombiers, le bailleur.
Ils m'ont grondée, sourcils froncés et regard méprisant, pour le marc de café et les grains de riz au fond du siphon ("Oui, j'en toucherai un mot à ma moitié à son retour, en transsibérien, de Vladivostok" ai-je marmonné en rougissant, tout en essayant d'essuyer discrètement le sol, les murs, la table...) et ont laissé un bordel sans nom dans les trois quarts de l'appartement et une bonne partie de la cage d'escalier, avant de partir en faisant crisser les pneus.

Après, j'avais peur que les locataires glissent dans les flaques d'eau laissées dans l'escalier et se brisent la colonne vertébrale par ma faute, alors j'ai passé une bonne partie de l'après-midi à tout nettoyer, un triangle de présignalisation posé au rez-de-chaussée et un gilet rétro-réfléchissant sur le dos. A crier à ceux qui entraient dans l'immeuble "Excusez-moi, je voudrais attirer votre attention...", en surveillant simultanément les bruits de clés aux étages pour prévenir à temps ceux qui descendaient. A expliquer que non, je ne suis pas la nouvelle concierge, que ce serait peut-être mieux de descendre sur la rampe, que oui, le gros camion qui n'a pas éteint son moteur et a bloqué la moitié du parking toute la matinée, c'était pour moi, que non, ce n'était pas un tuyau de pompiers. Juste des éboueurs précoces. On m'a regardée d'un drôle d'oeil, et je me suis tue.

Moi, Zamomi Blogspot, qui à côté de mes rêves de sociabilité, aspirais à une sorte de discrétion respectueuse et citoyenne, qui voulais que mon emménagement passe inaperçu, qui étais sincèrement désolée pour le tapage nocturne du 19 février à minuit, lorsque je me suis retrouvée coincée entre deux portes avec la table héritée de la meilleure amie de ma grand-mère, à pâlir de confusion devant les coups frappés au mur par une voisine insomniaque, moi qui... Ben, c'était loupé.

Maintenant, je n'oserai même pas fixer un clou au mur. J'écouterai le réveil-matin avec des oreillettes. Je chuchoterai au téléphone sur le balcon par jour de grand vent. Je ferai pipi en dehors des heures creuses. Je ne mettrai plus de talons hauts pour sortir les poubelles. J'attendrai d'être à la place de jeux pour gronder mes enfants. Je rirai juste en faisant "sssSSss". Je ne jouirai que le 14 juillet à minuit et éventuellement pendant la Coupe du Monde.

Mais les poupées vaudou que je confectionne en silence depuis quelques jours (on m'a beaucoup énervée ces derniers temps), eh bien elles sont gonflables. Et le jour où quelque chose se brisera en moi (et que je retrouverai enfin ma boîte à couture avec le petit set d'épingles), ben ils verront de quel bois je me chauffe au milieu de leur chauffage collectif, et ça fera BAOUM, BAOUM !! et ils sauront qui c'est qui fait la loi ici, et que le marc de café c'est bon pour les canalisations. Et que j'ai tout entendu, les oreilles sous l'eau, tout, et que je sais que ça les dérange, parano qu'ils sont, et que je soupçonne un complot avec cette histoire de tuyaux bouchés, on me la fait pas à moi.

Que je ne suis pas la gentille Zamomi qu'on croit, et qu'une bouteille d'huile de monoï, c'est facile à renverser par inadvertance dans l'escalier.
Et même un triangle de détresse, pour peu qu'on sache s'en servir, ça peut, avec ses angles, faire beaucoup de mal.
Blesser jusqu'au sang.
Façon boomerang.















hier à 17h au photomaton

Monday, March 2, 2009

Snow & Gospel

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Friday, February 13, 2009

Sic!

Je sirote en ces soirs un peu de fatigue pure, bien méritée. A base de poussière concentrée, de vis introuvables, d'écrous solitaires, de labyrinthes de cartons. Je prends mon bien en patience, cela demande du temps de construire le quotidien banal de mes rêves d'enfant de dissidents.

J'ai depuis trois jours à défaut de poignée une nouvelle plaque sur la porte d'entrée et une sur la boîte aux lettres. Avec le nom de mon père, un tiret et celui du père de mes enfants. Je préfèrerais une poignée et un nom qui m'appartient. Mais on ne peut pas tout avoir.

Cette fatigue pure, sans stress rajoutés, est par moments délicieuse. Et chaque matin, curieusement, je me réveille tôt et reposée. Quelques courbatures tout au plus. Elles peuvent, elles aussi, être secrètement charmantes. Elles portent mal leur nom (comme tout ce qui a du charme secret), car je me courbe de moins en moins.

J'ai bien conscience qu'il est un peu de mauvais goût de se tenir si droite, alors que d'un coup, hop, plus de mari, plus de maison, plus de jardin, plus de voiture, plus de mutuelle, plus de belle doche, plus de chat, plus de voisine-babysitter.
Mais je n'y peux rien, j'ai souvent envie de rire.

On va dire que la vie m'a beaucoup ôté, pour mon bien.

Oh, par-ci par-là, on ne m'adresse plus la parole.
D'autres me l'adressent enfin.
La parole, des intentions, une présence.
Quelques connus et autant d'inconnus ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Un meilleur merveilleusement varié, complémentaire, durant plusieurs jours, avec sourire, entre la maison perdue dans les vergers et ce troisième étage sans ascenseur.

Il y a deux jours, je m'observais, étonnée, dans les vitrines des boutiques lyonnaises.
J'ai pris dix ans en quelques mois.
Et pourtant en même temps, j'ai le sentiment de perdre un tiers de siècle en quelques jours. L'effet yo-yo à l'envers. L'effet oy-oy ?

Je regarde Les Moomins avec mon fils et je ris à gorge déployée (ça ressemble à quoi une gorge déployée ?). Je tombe amoureuse de Bob le Bricoleur et de Pippi Langstrump. J'autorise la biloute à me couper quatre centimètres de cheveux pendant que je dors. Samson, dans le Sefer Shoftim (Livre des Juges), cela lui a fait perdre sa force, et moi, au contraire, ça me ragaillardit.

Le bordel ici est indescriptible et je ne retrouve rien. (Enfin, si. Hier soir, j'ai retrouvé mon coeur sous une pile de casseroles, au fond d'un carton. Il était ailleurs depuis longtemps, depuis si longtemps. Il est souriant, il a pris quelques rides, elles lui vont bien.)

C'était mon quatorzième déménagement et je suis toujours aussi peu organisée, dépourvue de sens pratique. Mais c'est mon bordel à présent, le nôtre et je l'aime bien.

Je rêve d'aller dans un hammam. Traditionnel, sombre, avec des voutes orientales, des parfums de savon noir et de thé à la menthe. Y passer toute une journée et une partie de la nuit, comme dans un rêve que j'avais fait il y a un an. Toutes les femmes parleraient arabe, sauf moi. Je déposerais mes dix années de trop dans un coin. Je les plierais avec délicatesse, mais sans affectation. Tous mes pores s'ouvriraient en silence dans la vapeur. Peut-être que je pleurerais quand même un peu, ou que je chuchoterais un gros mot ou deux (en polonais), histoire de me donner un peu de contenance, de bien faire comprendre aux pignons de pin flottant dans mon verre de thé sucré qu' "on m'y reprendra plus..." Je demanderais (en langage des signes) le forfait "spécial mariage", gommages, massages, masques visage, maquillage et autres tatouages. Je m'endormirais très profondément pendant les soins. Au réveil je serais pure de tout ce qui n'a jamais été pour moi.

Je rentrerais, remonterais dignement au troisième étage de mon immeuble et dans un élan misandre j'arracherais les plaques sur la porte et la boîte aux lettres. A moins que, pour la dernière fois, je fasse une concession : je laisserais les plaques, mais j'y ajouterais deux-trois lettres au cutter Stanley, "(sic!)" par exemple. Ainsi, je porterais mieux mon nom, quitte à perdre en charme secret.
Parce que si on ne peut pas tout avoir, il est peut-être encore plus difficile de se défaire de tout ce qui nous encombre.

Mais si jamais il m'arrivait de me purifier à outrance, d'arracher les plaques, de tout décaper, visibilium omnium et invisibilium, je ne laisserai plus jamais personne, ni rien - et je prends les pignons à témoin - me séparer, fût-ce pour trois semaines, de mon coeur à pattes d'oie.

Wednesday, January 21, 2009

Confidences

Je l'avais imaginée désagréable, agacée, dérangée par ma présence. Je n'avais aucune raison valable de le penser, je connaissais juste sa voix, mais toute cette situation me paraissait tellement improbable...

J'ai mis mon nouveau gilet bleu de Prusse au décolleté fatal, me suis coiffée à la Jaclyn Smith dans Charlie's Angels et je suis arrivée un peu en retard : les routes étant boueuses, j'avais opéré un détour pour faire briller mes bottines en foulant l'herbe humide.

Je voulais qu'elle me dise enfin la vérité.

Elle le connaissait bien.
Ca avait duré dix-huit mois et des poussières.
C'est court, je l'admets, mais suffisant pour se faire une petite idée.

Et puis il y a quelque temps, elle avait pris la décision de le quitter. Du jour au lendemain.

"Je n'ai rien à lui reprocher, prétendait-elle, mais à présent ma vie est ailleurs, vous comprenez ?"

Non, je ne comprenais pas, je me méfiais, je voulais qu'elle me parle de lui... Encore et encore. Qu'elle me dise tout, les secrets inavouables, la moindre anecdote, tout ce que j'ignorais. Ses qualités, ses vices, son passé, sa situation, ses métamorphoses... Sa taille exacte, son âge.
Tout.

Qu'elle m'explique sincèrement, sans cachoterie aucune, sans le "vous verrez par vous-même", sans le défendre à tout prix.
Elle en avait profité (ce sont ses paroles), mais j'imagine qu'elle l'avait subi aussi.
Je voulais savoir... Quitte à être terriblement déçue.

Oh, elle se doutait qu'il m'obsédait depuis quelques semaines déjà. Que je tournais autour, que je le dévorais des yeux lorsqu'il se trouvait sur mon chemin. Que mes pensées, de jour comme de nuit, ne s'en détachaient plus.
Et que je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'il soit à moi, rien qu'à moi.
Je fantasmais, oui, pourquoi le cacher ? Je m'imaginais des trucs, plein de trucs, plein. En fermant les yeux le soir. Au réveil. Même dans mon bain, surtout dans mon bain. Même pendant la prière du matin, une fois sur deux. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Je luttais pourtant contre ces pensées-là, torturée, épuisée, presque folle. Inquiète.

Déterminée.

On s'était donc donné rendez-vous à 14 heures et j'étais en retard, à cause de la boue. Mon coeur battait fort au moment de frapper à sa porte, j'avais peur qu'elle l'entende ou qu'elle le voie, car ça se voit quand on porte un gilet avec un décolleté fatal, si si.

Elle m'a souri, et m'a invitée à m'asseoir, en jetant un regard à mes bottines, que je frottais contre l'essuie-pieds :
"Oh, mais il pleut ?"
"Non, c'est la rosée sur les brins d'herbe. Enfin le givre."
"Le givre ?"
"Oui, enfin la rosée givrée. Sur les brins d'herbe. A cause de la boue."

Elle n'a plus rien dit, m'a versé une tasse de café.

Je sentais que je l'avais déstabilisée.
Je l'ai fixée droit dans les yeux, et soudain, mes questions ont fusé, franches, directes et très osées.

"Oui, je l'aimais" m'a-t-elle avoué, vaincue.

"Ces deux petites années étaient douces, paisibles...
Je n'ai pas à m'en plaindre, ce serait hypocrite et injuste de ma part.

Oh, les gens ici étaient parfois un peu curieux, mais ils sont discrets dans l'ensemble. Et indulgents. Ils ne se mêlent pas de la vie des autres.

(Pendant un millième de seconde, je me suis sentie visée, mais j'ai fait comme si de rien n'était, j'ai fixé une petite tache de rouille sur le tuyau, vers le radiateur, impassible. Je voulais paraître sérieuse, exigeante, clairvoyante et supra lucide.)

Et en ce qui le concerne, hé bien... (soupir) ...il est bien, vous savez.
Calme, sympathique, chaleureux. Accueillant.
Il vous donnera de l'espace, il n'est ni étouffant, ni oppressant. Agréable.
Une question de temps, d'attachement, de concessions. D'adaptation, en fonction de vos besoins, de vos désirs. Pour ça, il est chouette, oui.
Et il me manquera.

(Je n'ai pas cillé, je ne me suis pas laissée attendrir. Je voulais connaître la suite.)

Il vous plaira, j'en suis certaine. A vos enfants aussi. Les miens l'adoraient et ma décision de le quitter les perturbe. Ils s'y sont attachés.

Oh, il a des défauts, bien sûr. Vous en avez connu, vous, des parfaits ? (petit rire)

Je vais être franche avec vous. Parfois, en le comparant à d'autres que j'ai connus dans le passé, je le trouvais un peu... comment dire... quelconque. Il manquait de style, mais bon, vous ne serez pas forcément du même avis que moi. C'est une question de goût.

(Là, j'ai soudain eu envie de l'étrangler avec mon écharpe cachemire rouge carmin, mais je me suis retenue.)

Ca dépend de ce que vous cherchez.
Et peut-être que vous saurez y remédier, lui donner ce que je n'ai pas eu le temps, ni l'énergie, surtout depuis la naissance du troisième... (soupir)
Pourtant, j'en ai pris soin comme j'ai pu. Et il en avait besoin. Si vous l'aviez connu à l'époque, vous auriez réfléchi à deux fois avant de chercher à vous engager.

Oui, je vous dirai tout, en toute sincérité. Vous reprendrez un peu de café ?

(...) C'est le matin que je l'appréciais le plus... Ce côté joyeux, agréable, solaire. Plus tard en journée, il avait tendance à s'assombrir (...) Il est comme ça, on n'y peut rien, ou pas grand chose. La nuit ? Plutôt tranquille. Pas toujours évidemment, je ne voudrais pas vous mentir (...) Mais j'ai connu pire, hein. Nuits horribles, sentiment constant d'insécurité. Là non. Pour ça il est clean... Sauf parfois naturellement, à l'occasion des fêtes, des matchs de foot, des anniversaires, etc... L'alcool aidant, tout ça. Des soirées un peu plus difficiles. Mais c'était rare, hein, et bon, il faut les laisser s'amuser aussi.

Vous l'aimerez, vous verrez.

D'ailleurs, venez..."

Et là, elle m'a invitée à me lever, m'a priée de la suivre et elle a ouvert une porte. Puis une autre, encore une.

Il était là, devant moi...


(...)


Plus tard, elle m'a raccompagnée jusqu'au palier, en souriant.
J'ai dévalé l'escalier et j'ai couru dans la boue, satisfaite, apaisée. Rassasiée.

Impatiente de prendre sa place...

Bientôt.

Etat des lieux et remise des clés dans deux semaines environ :)













image : Jacek Yerka "Pokoj panuje w bloku" (Le calme règne dans l'immeuble)

Thursday, January 15, 2009

Petite éternité












Je n'écris pas beaucoup.
Je n'en pense pas moins.
Et je ressens encore plus.

Alors autant se taire un peu.

De toute façon, je suis trop concernée pour pouvoir espérer être un tant soi peu objective, m'a-t-on dit, sans écouter la fin de ma phrase. On ne s'est même pas rendu compte qu'il s'agissait d'une question. Et que je ne souhaitais pas être un exemple d'objectivité, je voulais juste faire part de ma peine immense, de mon effroi pour tant de vies innocentes fauchées.

Les vies de ceux qui ne respectent pas leur vie ni celle de leurs femmes et de leurs enfants, m'importent peu.

Et je voudrais comprendre quels problèmes internes tentent de résoudre ceux qui mentent et véhiculent des mensonges, même par omission.

*

E., qui était bien plus pacifique et plus idéaliste que moi, aurait 40 ans si en 2002, à Jérusalem-Ouest...

*

Je porte malheur, il faut croire.

*

Mes cheveux sont pleins de suie, mes ongles noirs, j'ai trouvé du bois sec, le feu crépite.

*

Ces dernières journées étaient douces, il y a eu des rires, des chansons. Cela faisait longtemps que je ne me suis plus réveillée aussi détendue, que je n'ai pas scruté le ciel, mon ciel, à l'aube, pour essayer de deviner quelles couleurs aura la journée, ma journée.

Je n'oublie rien, je prends de la distance.
Non, je ne prends rien du tout, elle s'invite.

Dix jours sans propos dévalorisants, sans menaces, sans insultes et Ceterae, c'est une vraie petite éternité.

J'ai l'impression que même les objets prennent vie, s'animent, me sourient.
La bouilloire toussote plus joyeusement, la machine à laver semble chanter au programme essorage, le grille-pain a des orgasmes multiples, le robinet de la salle de bain ne fuit pas, il s'amuse à cracher le plus loin qu'il peut...

Je fais des cauchemars optimistes, qui se terminent bien.

Et je suis curieuse, passionnément curieuse, des années à venir.

Ma nouvelle psy est magnifique et terrriblement intelligente, grande, ronde, cheveux très courts, lunettes, accent scandinave et humour british. Elle a peut-être un tatouage à la nuque, mais ça ne se fait pas d'inspecter le cou de sa thérapeute dès la première séance.

Le Nord me manque. J'ai participé à un concours pour gagner un week-end de rêve à Bruxelles. Tenez-moi les pouces :)

Je serai très bientôt sans connexion pendant quelques semaines.

Mais je serai là, pas loin, au bord du Rhône. Vous pouvez m'envoyer vos messages dans des bouteilles.

photo : Bruges, Le Béguinage.

Monday, January 5, 2009

En suspens

Ciel bleu et froid mordant pour ces premières heures d'une nouvelle vie.

La biloute est partie ce matin pour sa première semaine de garde alternée. Elle a refermé la porte à 7h15, je l'ai entendue dévaler l'escalier avec un sac d'école un peu plus lourd que d'habitude. Nous la retrouverons vendredi, le courageux petit loup et moi...

Hâte d'être chez moi, chez nous, ailleurs.

Un peu en suspens encore, zigzaguant entre les pyramides de cartons toujours plus hautes, j'évolue devant ma cuisine/garde-manger/vaisselier qui se réduit à présent à une grosse planche sur deux tréteaux, je m'endors sur un matelas souriant non loin du poêle toujours affamé. Le lieu de mon futur appartement est encore secret pour moi. Je tremble un peu. La nuit, je rêve de trains et de belles forêts. Ou je ne dors pas, j'écoute la radio, je tourne les pages de la vie d'Emily Dickinson.

"(...) Dieu était-il si avare ?
Sa table est dressée trop haut pour Nous
À moins de dîner sur la pointe des pieds !
Les Miettes conviennent à de petits becs
Les Cerises – aux Grives
Le goûter doré de l’Aigle les éblouit !
Dieu tienne Sa Promesse aux « Moineaux »,
Qui de peu d’Amour savent jeûner !"

Je caresse l'étui du violon, je ne l'ouvrirai plus ici.
Il attend un lieu sûr avec moi.

Je suis émue, un peu effrayée, encore très tendue. Je sursaute au moindre bruit : tout résonne autrement dans une maison presque vide.
Le soulagement tarde à venir, mais il est en route, avec son arroi d'étonnements, de parfums, de projets encore endormis.

Premières petites courses au supermarché avec la conscience de ne pas avoir de comptes à rendre sur tel choix, telle envie illogique, tel caprice.
C'est si peu et pourtant c'est beaucoup.
J'ai acheté trois sortes de tomates cerises très chères. C'est ma vengeance à moi.

Dans les moments de fragilité entre le rayon poissons et le stand des promotions sur les tristes foies de canard dont personne n'a voulu pour les fêtes, je me suis réchauffée un peu aux sourires de quelques femmes, jeunes, âgées, dynamiques, pressées ou/et fatiguées.
Ou simplement en les observant dans leur beauté infinie, beauté si souvent inconsciente, en voyeuse, ma première vocation.
Celles qui faisaient un effort surhumain pour feindre l'écoute attentive du silence absent ou des suggestions vexées de leurs compagnons, du blabla adorable ou insupportable, mais toujours exigeant, de leurs enfants. Qui choisissaient les yaourts sans sucre ajouté, la tête ailleurs. Qui bridaient leur regard fuyant vers le super robot ménager un peu coûteux.
Qui riaient devant les bouchons et priorités grillées des caddies entre le rayon culottes de rêve et quenelles au brochet.
Et puis les solitaires, de tout âge, les plus émouvantes, promenant dans leurs bras un bonheur à offrir, un manque accueillant. Les femmes-nids, au sourire pur et tremblant, parfois si méfiant, invisible.
Un vieil homme à la caisse, son regard brillant devant les pommes d'un rouge extraordinaire qu'il venait de choisir mais qu'il avait oublié de peser et qui déambulaient joyeusement sur le tapis roulant...

J'espère qu'un jour, après mille vies, je pourrai m'incarner, juste pour quelques jours, en amour pur.
Je pulvériserai tout entre le rayon charcuterie et le parking.

Monday, December 29, 2008

Bonne Année enfin...














Que cette année soit différente, nos bonnes résolutions joyeuses et indulgentes, mettant en scène avec douceur et sincérité nos tempéraments, nos inquiétudes, nos rêves...
Que nous devenions, pas à pas, un peu plus complices et aimants avec nous-mêmes. D'un amour fort, infiniment fidèle et confiant.

"Tant que la terre tourne encore,
Tant que la lumière est vive,
Maître, accorde à chacun d'entre nous
ce qui manque dans sa vie :
Au sage veuille donner une tête,
au lâche un cheval,
A l'heureux un sou...
...Et ne m'oublie pas."

Булат Окуджава : Молитва Франсуа Вийона
(première strophe de "La prière de François Villon" de Bulat Okoudjava)

photo : ici, dans le fauteuil, décembre 2008.

Tuesday, December 16, 2008

Menu contextuel















Aujourd'hui, elle a un portable.

Elle peut faire des photos, par exemple.

Pas de son mari, c'est sûr, même si photogénique, vu qu'elle est divorcée depuis vendredi dernier.

Aujourd'hui, tout a changé.

Alors comme bonne résolution pour 2009, elle a décidé de refaire un peu d'ordre dans sa tête.
Elle en sent la nécessité, pour globalement toujours les mêmes choses - et quelques nouvelles - qu'elle espère entrevoir un peu sous un autre angle. (Un peu comme dans photoshop, avec son bouton de déformation dans la barre d’options ou le menu contextuel. L'avantage est que la qualité de l'image reste intacte.)

Elle a donc sonné à une porte, à 14 h.

Et là, tragédie.

Personne à l'accueil, la porte s'est ouverte toute seule avec une sorte de "gzzz" maléfique.

Une salle d'attente vide, avec de toutes petites fenêtres très haut, sous le plafond, pour les araignées.
Au mur, des calendriers datant de 2004 avec les horaires des réunions d'échanges sur les troubles de xyz et des prochaines séances de groupes de soutien aux # et aux §.
Et quatre grandes affiches. Au nord, un bébé assis près d'un placard ouvert, une bouteille de détergent à la main, tout sourire, trente secondes avant le drame.
A l'est une phrase avec "violence" (rouge tremblant, lettres ébréchées) et "personnes âgées" dedans, sur fond noir. Au sud, un autre bambin, brun et frisé, tendant sa main rose vers la prise électrique. A l'ouest : "le tabac tue."

Finalement une jolie dame toute ronde est arrivée avec un stylo et un formulaire à remplir.

Et elle, pour la première fois de sa vie, elle a coché "divorcée", et hésité un long moment sur "personne à prévenir en cas de...". Elle a laissé la case vide. Elle a failli mettre un truc genre qui se termine par blogspot.

Ce premier contact avec le lieu était moyennement apaisant. C'est peut-être voulu, qui sait, histoire de faire monter l'adrénaline et les mots qui vont de pair.

Mais il y a eu pire, autrefois, récemment, dans une autre vie.

Comme ces longs couloirs glauques du bâtiment où avait lieu la thérapie de groupe "pour les conjoints des conjoints qui"

(ces lieux de parole muette, saccadée, coupée, respectée ou mise en sourdine, au gré des projections soudaines, des émotions des uns et des autres, aussi imprévisibles et violentes que celles qu'ils étaient venus dénoncer, raconter, partager. Un partage très inégal, une sorte de geyser, alors qu'elle avait tant besoin d'un puits d'où prélever à son rythme, un puits qu'elle aurait peut-être pu alimenter un peu aussi... En six mois, elle a dû prononcer six phrases.)

Les coups de fils anonymes passés en tremblant.

Il y a eu mieux aussi.

Les centres d'informations pour femmes, des lieux accueillants où les sourires étaient sur tous les visages, de la dame à l'accueil à la dame qui balayait, en passant par les thérapeutes, les assistantes sociales, les juristes, la fille qui proposait du café à toutes ces femmes en mal de tisane des lutins...

Il y a eu quelque temps le confortable fauteuil beige du cabinet sobre et accueillant d'un psy souriant et bavard.
Sa petite salle d'attente simple et élégante, remplie de magazines ambitieux sur la politique tourmentée du Proche-Orient ou sur les super-novae et les sursauts gamma aux confins des galaxies, lui plaisait beaucoup.
Elle s'y sentait bien, parfois moins, à la fin plutôt mal. Oh, les choses avançaient au Middle-East, dans le cosmos intersidéral et dans sa vie, mais il lui a annoncé un jour, alors que les amandiers étaient en fleurs, qu'il partait s'installer à Londres, qu'il lui laisserait des adresses et qu'il lui souhaitait du bien.
Elle n'avait pas eu le temps de faire son transfert négatif (c'est arrivé en bloc après son départ) et pour ce qui est du transfert positif, ce fut très modéré. Pas de sentiments amicaux et tendres, elle avait séché une bonne moitié des séances, quand il faisait très beau par exemple, ou qu'elle n'avait pas grand chose à dire. Bon, peut-être qu'une ou deux fois elle s'était laissée aller à imaginer des trucs, euh... qu'il s'approchait un peu, qu'il venait la rejoindre dans le fauteuil beige, qu'il la consolait un peu plus ardemment, sans mots superflus. Après elle lui aurait fait du chantage s'il avait été marié, elle lui aurait dit : "Je ne vous paie plus aucune séance pendant les dix-sept ans à venir, ou je lui balance tout et après je la séduis" et clic-clac, deux-trois photos avec le portable, sur lesquelles elle se défend, elle essaie de lui crever un oeil, car un homme déjà, hein, mais en plus marié, jamais de la vie, elle a des principes, elle.
Mais il n'avait pas de femme.

Et elle, elle n'avait pas de portable à l'époque.

Mais aujourd'hui, tout a changé.

Vivement un transfert positif.

(Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé, même partielle, sera poursuivie en dommages et intérêts selon les lois en vigueur.)

image : Dan Shupe

Sunday, December 14, 2008

Solitude













Hier matin, juste devant l'entrée du bureau de poste, un vieil homme et son chien.
L'animal au museau grisonnant gêne les passants pressés, transis de froid, à renifler ainsi par terre, remuer la queue, tourner en rond sur le trottoir.
Son maître brandit sa canne :
"Viens là, espèce de filou, ou je te remets la laisse ! Allez, tu n'as rien à faire là. Au pied ! Tu veux envoyer une lettre, un colis ou quoi ?"
Et ajoute tristement : "Et puis à qui, hein, d'abord...?"

Image : Le Général, le Chien et les Oiseaux de Francis Nielsen, 2003

Thursday, December 11, 2008

Shiraz & moi

Mes cinq cousines m'ont toujours secrètement haïe.
(Oh, elles avaient des raisons pour cela, mais nous sommes ici sur un blog et je ne suis pas là pour me vanter, mais pour me plaindre.)
Je suppose qu'il y avait en elles un mélange de crainte et de jalousie pour tous les désordres que j'ai, sans le chercher pourtant, et ceci depuis ma tendre enfance, provoqués, attirés ou simplement véhiculés.
On me les citait parfois en exemple (de quoi, je l'ignore toujours), mais on me faisait des clins d'oeil en même temps, l'air de dire "ne deviens jamais comme elles".

(Mes chères cousines, si un jour vous passez par là, vous n'avez aucune preuve tangible que c'est bien moi, d'abord.)

Mais il y a une exception. Je ne sais quelle règle elle confirme, quel cas elle décline, mais c'est une exception précieuse.

Ma sixième cousine.

Elle s'appelle Shiraz, elle est musicienne.
C'est ma seule cousine sépharade, issue d'un mariage de déraison entre un Benichou et une Rosenstein, quelque part en Italie, juste après mai 1968.
Elle vit dans une petite ruelle blanche parfumée à l'orange les jours profanes et au dafina le septième jour.
Ses yeux ressemblent à deux magnifiques fèves de cacao très, mais alors très amer. Elle enseigne au Talmud-Torah à une classe difficile (des petits autistes ultra-orthodoxes) des choses auxquelles elles ne croit pas vraiment.
Je l'ai rarement vue à la synagogue, ou alors scandaleusement déconcentrée.
"Je dois préparer mes cours" se justifie-t-elle. Elle ment : elle écrit beaucoup, elle noircit des pages, mais cela n'a rien à voir avec Maïmonide ou Rabbi Schneerson.
Elle fait semblant de revenir du mikveh, mais moi je sais que si ses cheveux sont humides, c'est qu'elle est encore allée se baigner toute nue entre les rochers.
Elle préfère rester assise sur un tapis ocre et doré, à la terrasse exposée au vent, à jouer de la mandoline (électrique) en chantant - et bonne mère, quelle voix - en anglais. A lire des sottises métaphysiques que personne n'approuve chez elle. En français.
Ou à dessiner des choses inexprimables (un peu en forme de spirales) mais qui s'impriment profondément (comme ces cratères de météores qui, au bout de cent millions d'années deviennent des lacs limpides). Dans ces traits torturés aux ombres posées avec justesse elle semble simuler sa propre mort. Consciemment, viscéralement. Et ce n'est que pour mieux renaître, bientôt, incessamment sous peu.

Elle vient me voir parfois, prétextant une déprime, fait quatre mille kilomètres en une nuit (si !), s'assied à ma table, esquisse des grimaces devant ma bouteille de vodka koszerna, me demande "Tu n'as pas de Tequila ?", remet quelques bûches dans ma cheminée, car ici c'est toujours l'hiver, les clochettes aux traîneaux, les loups qui hurlent au loin, le vent et la neige, et laisse parler son amertume, en riant, en pleurant, avec son accent de malheur suave, un mélange d'Oran, de Naples, de Galilée, d'Antibes et de Bible.

On ne me l'a jamais citée en exemple, et je me serais fâchée car son nom* vaut bien mieux qu'un ingrédient de citation, mais dans le désert déjà, il y trois mille trois cents ans, on me faisait des sourires insistants en l'évoquant, l'air de dire : elle est de ta famille wowooh, croisez vos viiiies, de temps en temps.

*hebr. Chant Secret















photo prise par Shiraz elle-même, à son insu.

Tuesday, December 9, 2008

Si j'veux !

Depuis quelque temps, lorsqu'il m'arrive de gronder, il me fixe attentivement dans les yeux, défronce les sourcils, pose son petit index sur sa bouche et fait "psschut !"...

Saturday, December 6, 2008

Confiance


















J'ignore encore où et dans quelles circonstances je les ouvrirai dans quelques petites semaines, mais pour la première fois de ma vie, malgré le stress, je remplis les cartons avec une sorte d'affection discrète, un mélange de concentration et d'intentions souriantes. J'y ajoute des clins d'oeil pour celle qui les déballera. Un peu comme si je m'envoyais des colis à moi-même. Un peu comme si dans toute cette suite d'inconnues, il y avait une constante : mes propres mains qui recevront ces quelques objets sauvés d'un déluge depuis longtemps annoncé. Les sourires, les clins d'oeil, quelques chuchotements. Mes propres encouragements.

Il faut parfois du temps pour apprendre à se parler avec douceur...

Image : "Przeprowadzka" (Le Déménagement) de Jacek Yerka, série "Varsovie".

Sunday, November 30, 2008

Fidélité














Elle m'assure qu'il ne faut pas se fier aux apparences, qu'elle s'est épanouie tout au long de ces trente-quatre années à mes côtés et qu'elle est prête pour de nouvelles aventures... :)

Wednesday, November 26, 2008

Poste restante



















Une force mystérieuse, ou son manque peut-être, m'empêche actuellement d'écrire.

Il ne s'agit pas seulement de mes gribouilles ici.
Il m'est difficile aussi de répondre à certains mails chaleureux que je porte dans mon coeur.

(Vous pouvez essayer de m'écrire un mail glacial, mais je ne promets rien...)

(Je ne promettrai plus jamais rien dans ma vie.)

Mes rares sms se résument à "A bi1to,G plu 2 rézo.", mes listes de courses se voient réduites à l'essentiel : "amour, eau fraîche, schokobons, millepertuis".

Sur le frigo, il n'y a plus de factures urgentes, ni d'ordonnances illisibles. J'ai tout brûlé dans le poêle. Autrefois, mon frigo ressemblait à un panneau d'annonces municipales ou à une vitrine de syndicat d'initiative. Aujourd'hui, il n'y a plus que des magnets décolorés (que je finirai par jeter bientôt, ou fixer quelque part, contre les capots des voitures, les boîtes aux lettres, les gouttières) qui s'y raccrochent tristement comme des âmes bigotes se cramponneraient, toutes crispées, à un barreau branlant de l'échelle des valeurs, sans croire en son sommet.

Je n'appose plus ma signature au bas des contrôles de maths, je paraphe, à chaque fois différemment, au gré de mon humeur, parfois avec la main gauche, parfois au verso, et ma fille me fait des clins d'oeil complices.

Ce matin, j'ai refusé de signer le reçu d'une lettre recommandée, en expliquant à la factrice (une nouvelle, avec de très beaux maxillaires épais, mais assez désagréable) que je ne peux pas signer à la place de Frau Zamomi, que celle-ci est partie en voyage d'affaires, très loin, au bord de la Mer de Barents, à Severomorsk, une ville fermée qui sert de base militaire et je ne peux pas en dire plus, le secret d'Etat, tout ça, et moi je suis juste la nounou de ses deux enfants surdoués, et que oui, il faudra penser à créer une poste restante, je lui dirai quand elle appellera, enfin si elle appelle, parce que là-bas, le réseau, vous savez... Elle m'a lancé un regard méchant en remontant sur sa mobylette, alors je lui ai fait une grimace, puis je lui ai tourné le dos en faisant claquer ma chevelure scintillante comme l'arc céleste au dessus de Jérusalem, et la dernière chose qu'elle a vue de moi était ma fesse vêtue de noir tel le ciel de Sybérie, rebondie, insolente et rieuse. Que vais-je bien pouvoir inventer demain ?

Tout ceci pour dire que je vais convertir temporairement cette page en jpegblog et que je reviendrai dans quelques semaines pour vous raconter, avec un peu de recul, ou un peu d'avance, les rues sombres et glissantes d'un Mourmansk enneigé que je traverse en ces semaines surréalistes, complexes et pourtant nécessaires, donc précieuses.
Méfiante, stressée et pleine d'espoir.

photo prise non loin du Rhône, octobre 2008.
(J'aurais aimé passer quelque temps à l'intérieur de cette maison, dans l'obscurité, voir les deux coeurs lumineux se découper dans la pénombre, avec, de temps en temps, l'oeil intrigué d'un passant qui s'y collerait... :)

Monday, November 10, 2008

Il y a vingt ans

Ce soir, en remplissant les cartons, j'ai retrouvé avec joie quelques cahiers du carnet de bord que je tenais à l'âge de quatorze ans.
Je ne suis pas sûre que la petite Zamomi au regard un peu sévère serait d'accord de voir cet extrait ici.

Mais la grande semble cligner de l'oeil derrière l'écran.


Vendredi 11 novembre 1988, 21h15 (trois semaines après mon arrivée en France, pour deux ans) :

J'ai fait un rêve étrange cette nuit.
D'abord, je me souviens que c'était l'été et je courais dans les champs. J'espionnais quelqu'un je crois.
Ensuite je me suis retrouvée en classe, avec S. Je faisais mon possible pour l'ignorer, mais il n'arrêtait pas de me regarder.

Et tout à la fin du rêve, j'étais de retour en Suisse, à l'enterrement du père de mon ancien voisin, qui n'est pas mort, à ce que je sache.

Je me suis réveillée à 8 heures.
Cette absence de R. dans mes rêves commence à devenir inquiétante.

J'ai passé la matinée et le début de l'après-midi à lire
Le Château de mes Rêves de Lucy Maud Montgomery. Ce bouquin est tellement romantique que ça m'a rendue triste de ne pas en être l'héroïne.
Après-midi je suis allée me promener. Cette petite ville n'est vraiment pas belle. Pendant deux heures j'ai cherché un joli coin : rien !
Le seul endroit où je me sens bien, c'est près du ruisseau, derrière la maison de retraite, où j'étais allée m'asseoir il y a deux semaines.

Aujourd'hui, j'étais tellement déçue par cette ville que je suis allée au cimetière, en espérant que ça me remonterait le moral.
J'ai regardé les tombes des petits enfants et ça m'a fait pleurer. C'est terrible qu'il y ait certains adultes salauds qui vivent et des bébés innocents qui meurent.
J'ai aussi trouvé la tombe d'un garçon qui s'appelait Raoul. Il était né en 1974 et mort il y a cinq mois. Il avait le même âge que moi. Et il y avait sa photo, il était assez beau. Je me demande pourquoi il est mort ? J'essaierai de savoir. Ce n'est pas très gai et en sortant du cimetière, j'étais encore plus triste qu'en y entrant.
En soirée, j'ai continué à lire et j'ai écrit quelques lettres. Je n'ai pas avancé mes devoirs aujourd'hui, mais tant pis. Encore deux jours avant la rentrée.

Je pense à ce garçon, Raoul. Je ne peux pas m'empêcher de le plaindre un peu. Il avait peut-être une copine ? Moi je n'aimerais pas mourir maintenant, à 14 ans. Même si je me plains souvent, j'ai très envie de vivre, d'aimer quelqu'un, d'avoir une maison, des enfants, un métier, un chien. Lui aussi devait sûrement faire des projets. Et il est mort...

Le jour où je mourrai, je demanderai au Créateur de me renvoyer sur terre, dans une autre vie.

Parfois, j'ai l'impression d'avoir déjà vécu quelques vies avant celle-ci. Il m'arrive d'avoir des souvenirs de ce que je n'ai jamais vécu, d'endroits et de situations. Ces souvenirs passent dans ma tête sans que je les contrôle, pendant quelques secondes. Et lorsque j'essaie de m'arrêter sur un souvenir, me rappeler quelque chose de précis, tout disparaît.

J'ai l'impression d'avoir vécu au début du siècle, pendant un drame : une guerre ou une épidémie. Je me souviens d'un grand bâtiment en briques rouges.
Quand j'étais petite, je rêvais souvent la nuit de la Seconde Guerre mondiale. Et que je me cachais dans une forêt. Et il y avait toujours ces briques rouges qui revenaient. Des tours en briques rouges qui tremblaient.
Ma mère m'a dit que quand j'avais deux-trois ans, je détestais tout ce qui était rouge : fraises, tomates, radis, framboises, cerises et tous les aliments de cette couleur. Elle m'a dit en riant que c'était mon côté anti-communiste. Maintenant ça ne me fait plus rien, j'adore les fraises des bois, mais j'ai toujours autant horreur des briques de cette couleur.

J'ai aussi un peu peur des trains. Et en même temps, ils m'attirent. Je n'ai pas de raisons d'en avoir peur, il ne m'est jamais rien arrivé, mais chaque fois que j'entends siffler un train, même de loin, j'ai un frisson. Ils m'attirent parce que j'aime les regarder. Mon grand-père, qui aurait 102 ans s'il vivait encore, était ministre des transports avant la guerre.

A Fribourg, lorsque j'ai vécu pendant deux mois chez les étudiantes de mon père pendant qu'il cherchait une maison en France, j'allais presque tous les soirs à la gare, je m'asseyais sur un banc et je regardais passer les trains. Parfois l'envie de monter et de partir n'importe où était très forte.

Je n'aime pas non plus le bruit de l'eau qui coule (sauf la pluie), les meubles trop sombres (en particulier les armoires et les pianos), les ascenseurs, les usines, les chantiers, les cheminées, les vieilles machines rouillées, les annonces dans les hauts-parleurs, la couleur rouge, pourpre, les compteurs électriques, les barbelés, certains insectes, le brouillard.

Mon père vient de me dire que c'est presque 22h15 et que je dois aller dormir.
Tant pis, à demain.

Thursday, November 6, 2008

Le Strumbel (ou le Crumdel, c'est selon)

Je suis un peu jalouse des blogs élégants de jeunes femmes passionnées de cuisine.

Evidemment, je pourrais bien, moi aussi, partager avec celles et ceux qui passent par ici les images des hot-dogs de volaille que nous avons mangés ce soir (3 minutes de préparation), leur trahir ma recette traditionnelle de coquillettes trop cuites ou leur vanter ma désormais célèbre croutchille de petits légumes caramélisés, accompagnée de filets de dinde brûlés.
Je vais faire un effort, cependant.
Seulement voilà, je m'y prends mal, dès le départ.
Par exemple, je voulais mettre une belle photo, pour une fois que j'avais réussi un truc, et non. Le temps que les piles de l'appareil se rechargent, j'ai tout mangé.















Tant pis, je me lance.

A quoi reconnait-on un gâteau typique de l'Europe Centrale ?
Les Polonais disent que c'est un gâteau polonais, les Autrichiens prétendent qu'il est viennois, les Juifs ashkénazes assurent qu'il s'agit d'une spécialité yiddish.
J'ai nommé le strudel. Son nom signifie "tourbillon", "rotation, "roulement", "typhon", "cyclone"...

Le crumble quant à lui est un dessert anglais. To crumble veut dire "tomber en miettes", "crouler", "s'effriter", "se désintégrer"...

Pas très gai tout ça, je l'avoue.
Mais sacrément bon.

Alors... Strudel ou Crumble ?

Pour ma part, je n'arrive pas à trancher. Par conséquent, je ne vois pas d'autre alternative que celle, pénible, risquée mais nécessaire de poster ici une recette inédite d'un gâteau mutant, le "Strumbel" ou encore le "Crumdel". Le typhon anglais croulant qui tombe en miettes tourbillonnantes, profondément polonaises, quoi. Dans les pommes juives autrichiennes, toutes freudiennes. Si. Ici, en France. Aujourd'hui.


Préparation express : 10 minutes :)
Cuisson-éclair : 15 minutes :)

Zutaten für 2-3 personnes :

- quatre pommes
- une poignée de raisins secs
- une grosse pincée de cannelle (ou d'épices pour spéculoos si nous sommes Belges)
- 80 g de sucre en poudre ou de cassonade
- le jus d'un demi-citron
- 50 g de beurre ramolli
- 50 g de farine
- 50 g de poudre d'amandes
- un sachet de sucre vanillé
- de la glace à la vanille

Sortons the beurre du fridge un peu früher (de façon à ce qu'il soit frigotartinable comme disent nos ami(e)s les Wallon(ne)s). Faisons cuire les rozhinkelekh secs dans un peu de water pendant quelques minutes, durant lesquelles nous éplucherons et émincerons joyfully les Apfeln.
Mettons à présent les kleinen morceaux of Appel et les raisins in a salaterka. Ajoutons le lemon juice, la moitié du sucre, le Zucker vanillé & the cinnamon (ou les épices pour spéculoos, une fois, hein, si nous sommes Belges).
With a fourchette, mélangeons dans un bol das Butter ramolli, le reste of sugar, la farine und the almonds powder.
Disposons le premier Mischung dans un big moule à tarte. Ajoutons dessus the second mélange.
Let's cook à four chaud (180°C) environ 15 Minuten. Le dessus von strumbel doit faire une jolie golden croûte.

Servons hot ou tiède, mit eine boule of vanilla glace, accompagné de black coffee ohne Zucker. Ou de vodka-cerise, si nous avons des origines polonaises.

Mazel tov, na zdrowie et bon appétit !

Soyons Européen(ne)s pour une fois, quoi.

Sunday, November 2, 2008

Stratégies

Il y a quelque temps, en attendant le TER Lyon-Valence, j’observais sur le quai un couple de lycéens.

Elle, petite rousse coquette, blouson dernier cri et foulard mauve, riait bruyamment en battant rapidement des cils, embrassait mille fois son prince charmant, un blondinet un peu timide, qui semblait ravi et n’avait d’yeux que pour elle.

Au moment de monter dans le train, après un dernier câlin inspiré, elle a crié joyeusement à son encontre juste avant la fermeture automatique des portes : «A demain, je t’aime, c’était génial comme soirée !»

Elle s’est installée sur la banquette, juste en face de moi, a passé pour la vingtième fois la main dans ses cheveux avant de sortir son portable, composer un numéro et s’exclamer d’une voix haute et exaspérée :

«Mais siii, j’te juuure que je comptais rentrer avec celui de 19h12, mais ils annonçaient un retard de 30 minutes, et quand je suis revenue à la gare, cet enfoiré de train était déjà parti ! Mais qu’est-ce que tu voulais que je fasse, bordel ! Mais siii, j’te juuure que j’ai essayé de vous appeler, mais y avait pas le réseau ! Je sais que c’est la troisième fois, mais j’y peux rien, moi, s’il y a des retards à la SNCF ! Mais rooooh ! Mais oui, je sais qu’il y a l’interro de maths demain, pff ! Mais gueule pas, j’t’entends, rooooh !»

Raccrochant avec rage, elle s’est mise à fouiller nerveusement dans son sac pour en sortir son rouge à lèvres beige cuivre. Après l’avoir appliqué avec une rapidité et une précision remarquables, elle a poussé un soupir en fermant les yeux.
Je fis de même.

La sonnerie mélodieuse de son portable nous arracha toutes les deux de nos somnolences ferroviaires.

«Allo ? Oui, chéri, toi aussi tu me manques déjà ! Ca va, j’ai eu mon père, il n’a pas trop gueulé, mais ça risque de barder tout à l’heure. Je t’enverrai un SMS. Bisous, bisous, à demain !»
Voix chantante, sourire, clignements des paupières, main dans les cheveux.

Quelques minutes plus tard, peu avant mon arrêt, elle a recomposé un numéro en se raclant la gorge et en prenant une voix blasée :

«Julie ? J’suis dans le train. J’suis crevée, j’ai trop hâte d’être chez moi. Bof, c’était nul. De toute façon, c’était une journée de m... ! Pff, laisse tomber, c’est même pas la peine de te raconter, je me suis fait ch... toute la soirée. J’rentre chez moi, j’ouvre le gaz... Sinon, tu fais quoi demain ? On sèche les maths et on va à la fnac ?»

Sunday, October 26, 2008

E nato











"Quelque chose vient à chaque instant nous secourir."

Un coup de fil depuis le couloir d'une maternité, au sud de l'Italie.
Une voix joyeuse, fatiguée, étonnée. Au bord des larmes, au bord du rire :

"E nato, è nato ! Tu sais, elle n'arrivait pas à pousser, elle a échappé de peu à la césarienne. Je suis entrée sans prévenir, sans demander aux sages-femmes. Sono arrivata au bon moment, au bon moment ! Elle m'a souri, j'ai pris sa main, elle a poussé. Et je l'ai vu naître, il y a un instant... Tout va bene, mais c'était long, j'espère qu'il n'a pas trop souffert. E nato sous mes yeux, Zamomi..."

Cette même voix, il y a six semaines, brisée, au bord du silence, chuchotant à l'infini :

"Je suis rentrée chez elle, inquiète d'être sans nouvelles. C'était trop tard. Je suis arrivée trop tard..."
et "A-t-elle souffert ?..."

Ses deux soeurs. Celle qui vient de mettre un enfant au monde. Et celle qui s'est endormie.

Elle était présente, premier témoin de ces deux évènements.
Deux portes forcées, une refermée à jamais... Un témoin-clé.

Tout témoin se voit, tôt ou tard, appelé à la barre, ne serait-ce qu'une barre invisible, plus difficile encore à déserter. Face aux amis, face aux proches sans voix, aux lointains toujours trop bavards. Et on délibère, on se condamne, on s'absout les uns les autres, en pensées, en paroles. Par action un peu, beaucoup par omission. Par le silence enfin et l'indifférence, passionnément, à la folie. Toujours à perpétuité.
Le témoin n'est pas à l'abri. On lui demande rarement de dire ce qu'il pense, ou de se confier, ce n'est pas beau à entendre, un suicide. On exige de lui, à force de suggestions, des explications. Il n'en sortira pas indemne. Pour lui, ce sera la réclusion. Mais parfois, au coeur de certaines réclusions, il y a comme un noyau, qu'aucun jugement ne semble atteindre. Qui condamne à sa façon, lui aussi. Une peine incompressible, l'éclosion à perpétuité.

Elle n'a prêté aucun serment. Elle ne cesse depuis de poser des questions. C'est sa seule déposition. Ces questions, voilà toute la vérité, rien que la vérité.

Arrivée trop tard il y a six semaines. Quelques rues. Une éternité.
Arrivée à point il y a trois jours. Mille kilomètres. Une nuit.

Pas de paroles faciles, trop apprêtées, opportunistes : compensation, réparation...
Quand cela saute aux yeux, il vaut mieux détourner le regard.

Aucune page n'est tournée. Il s'agit bel et bien d'un rouleau.

Puisse-t-elle ne pas faire trop vite le tour de la question.
Puisse-t-elle rester un peu inconsciente, donc riche, de cette symétrie dans ses propres mots, si facilement réfutable, si vulnérable.
Qu'elle trouve simplement un peu de force, de réconfort dans ce à quoi, et ce qu'elle vient d'assister.

La lumière n'éclaire les ténèbres que jusqu'à un certain point. Elle s'en sépare plutôt et fixe leurs limites. Et cela prend du temps, une vie ou mille incarnations, étincelle après étincelle.
Il n'y a pas de lutte, il n'y a qu'un lent détachement, un discernement progressif, difficile.
Elles se mettent en valeur, la lumière et l'obscurité, se regardent en face.

Et, apparemment, tout porte à croire qu'il leur arrive de se sourire un peu.

Quelquefois l'amour, aussi fort qu'il soit, ne suffit pas. Un mystère terrible.
Une question de réception impossible peut-être.
Le don esseulé est si impuissant.
Il est parfois bien plus difficile de recevoir que de donner.

En d'autres lieux, seul l'amour semble suffire.

Elle a cru jusqu'au bout en le courage et la force de ses deux soeurs.
C'est la seule, la meilleure chose qu'elle a su leur donner.

Photo de P.T-W "Le joueur de flûte" (Dodi, trois semaines)

Tuesday, October 21, 2008

Novembre













Novembre est un nom troublant, il faut savoir le prononcer avec sensualité.
Mais là, je m'exprime mal. Il faut de la sensualité plutôt, pour bien le prononcer.
Un peu de coquinerie, même.

Le "no...oh......" qui semble refuser, le "v" qui rend comme un dernier souffle, qui se résigne et puis soudain le "embre", béant, qui prend son inspiration, qui accueille et retient un peu... Qui semble dire : "Ma Belle si tu voulais, à l'abri du vent de novembre, me donner tes lèvres (et ton collier d'ambre), et au sortir d'octobre, ne soyons point trop sobres, une gorgée de liqueur de gingembre..."
Ou alors : "Dans le mitan du lit, la Sambre est profonde. Tous les chevaux de la Reine (qui galopent sur ma jambe), pourraient, à l'aube de novembre, encore à l'ombre, y boire ensemble..."
Ou au moins : "Et s'ils se cabrent, je me cambre. Parce que c'est toi et que voici novembre..."

C'est un mois pas très heureux de naissance, pourtant. Venu au monde entre les exhibitions colorées et provocantes d'octobre et les lumières chatoyantes de décembre, il est, comme tout cadet, comme tout avant-dernier, un peu nu, pas très flamboyant, taciturne. On devine une faille narcissique en lui et ce sont les failles les plus dangereuses. La frustration infinie et inconsolable, la perversité et la violence qui en découlent.
Il est souvent venu semer la pagaille chez moi, novembre.

Il y a un an, j'ai pris les devants. J'ignore exactement ce qui a été semé, mais c'est fécond. Je n'ai presque pas eu de nausées, et à présent les premières contractions se font sentir, de nuit la plupart du temps.
Le temps n'est pas encore à la moisson et les semaines qui viennent s'annoncent délicates.

Avant cette fameuse mise-bas, je rêve de fêter le premier anniversaire de mon escapade, au retour de laquelle... euh... rien n'a plus été pareil, comme on prétend volontiers dans les lettres des courriers des lectrices. Dix-sept jours et nuits dont j'avais laissé quelques traces minuscules ici, en janvier et en février.

Pour cela je vais encore être obligée de ruser, de mentir un peu. Pour la dernière fois de ma vie j'espère. Je suis sans doute naïve. Mais il y a des gens naïfs qui s'en sortent très bien, que quelque chose à tout instant protège. Et ce n'est pas vraiment enfreindre le commandement, ce n'est pas porter un faux témoignage contre son prochain.
C'est juste m'enfuir pour quelques jours, à la même époque, pas loin de là où (dé)livrée à moi-même il y a un an, durant ces heures de marche tranquille, ces nuits passées à visiter des endroits étranges où je n'aurais jamais cru oser mettre les pieds, je me posais plein de questions sur l'avenir.

Au fil de mes promenades, je cherchais des bribes de réponses, et peut-être même quelques certitudes, dans les passages et les vieilles cours de cette ville que je ne connaissais pas. Je semais mes doutes sous la pluie fine, dans les petites ruelles en face du port puis dans les couloirs des hôtels où je me suis posée. Je pesais le pour et le contre ou envisageais des solutions en franchissant à bout de souffle certaines montées particulièrement raides qui menaient aux murailles de la vieille ville ou les buttes qui surplombaient les belles plages désertes. Je me révoltais pour mille raisons en déambulant entre les étals des poissonniers, m'apaisais pour mille autres en rentrant discrètement dans des lieux inhabituels pour moi. Je rêvais ou m'obligeais au contraire à rester lucide en longeant les stands des marchés et les allées des parcs, squares, jardins aux arbres dénudés. J'apprivoisais les terrasses des cafés et me laissais apprivoiser un peu.
De plus en plus heureuse, puis de moins en moins seule et silencieuse.
Pas-de-Calais, Bruxelles, Paris. Une mansarde entre Sambre et Meuse.

Je voudrais maintenant me confronter un peu à mes interrogations d'il y a un an, faire face aux réponses que ces douze mois ont apportées, aux nouvelles questions qu'ils ont engendrées.
Peut-être m'y croiserai-je ?

Sans aucun doute, les rencontres, les impressions et les pensées de ces jours-là ont beaucoup compté dans les choix qui furent les miens par la suite.

En sortant du train, là-bas tout au nord, j'avais eu le sentiment qu'une main ferme mais bienveillante, invisible, glissait une feuille vierge dans un repli de mon âme. Un bout de papier que je remplis depuis au fil des jours, que je rature, sur lequel je compose, dont les inévitables tâches d'encre me font quelquefois pleurer ou sourire, mais forment un dessin que je perçois souvent avec beaucoup de reconnaissance. Un texte où chaque mot me dévoile, même après tous ces mois difficiles, sa propre énergie et ses nouvelles raisons d'être. Où chaque lettre garde sa forme unique, que je ne peux oublier ou ignorer, car elle vient de ma propre main.

Voilà, c'est ça que je veux : relire le premier paragraphe.

Je n'ai pas encore les billets de train. Mais je sais que ce sera la voiture 8 place 71 à l'aller. Dans trois semaines. C'est long.

Novembre ?

Photo : Cap Blanc Nez, 21 novembre 2007

Saturday, October 18, 2008

Pi x la hauteur de la porte


elle : Alors, Kitoushe, mon petit chat doré... ? Tu n'as pas appelé depuis, attends je calcule... bientôt deux mois. Et tu ne réponds pas aux mails. Même celui avec la longue citation du psychiatre J. D., tu sais "L'Ode aux inadaptés au Réel et aux adaptés à l'Idéal." Excellente, non ? Elle t'a plu ?

moi : Oui, merci beaucoup. Tu es enrouée, Maman. Tu es malade ?

elle : Oui, je tousse un peu : un de tes frères a ramené un virus de son voyage en Asie Mineure.

moi : Tu es allée chez le docteur ?

elle : Non, je n'ai pas le temps. Je peins beaucoup en ce moment, tu sais. Mais je me soigne, ton autre frère a ramené un très bon whisky de New York (rires). Et j'ai pris rendez-vous, au cas où, pour dans une semaine.

moi : En une semaine ça peut s'aggraver...

elle : Ou disparaître. Alors, raconte...

moi : Je ne peux pas trop, là.

elle : Des oreilles écoutent ?

moi : mhm.

elle : Et si on parlait en langage codé ?

moi : Quel genre ?

elle : Euh... Tu réponds par oui ou non, avec un ton de voix... très... euh... neutre (rires).

moi : Et si c'est ni oui ni non ?

elle : Eh bien, c'est simple, tu me donneras une mesure. Un pourcentage. Je tenterai de résoudre.

moi : Bon, je t'écoute.

elle : Euh... ça avance ?

moi : Ben... euh... là ce serait plutôt une équation.

elle : Je vois... Pi x la hauteur de la porte, si je comprends bien...

moi : Voilà, c'est exactement ça. Pi x la hauteur de la porte.

elle : Tu me promets d'appeler quand tu pourras être plus précise, Kitoushe ?

moi : Promis, Maman. Et plus inspirée.

elle : Pff... On dirait ton père (rires). Vous et vos crises mystiques. Un poème sinon rien, depuis toujours...


Boire une gorgée de whisky dans son verre. Poser ma tête sur ses genoux. Ne rien dire, sinon un poème :) Et écouter son rire mélodieux, qui n'a jamais rien résolu et qui me manque tant.

Sunday, October 12, 2008

Waterproof

Ta mort a un mois.
Elle ne fait pas encore ses nuits.
Les sourires sont automatiques, et en position debout, les pas sont de purs réflexes.

J'ai teint mes cheveux ce matin. On ne colore pas ses cheveux le shabbat, m'aurais-tu dit sans doute. Mais c'était une couleur claire sur mes cheveux sombres. Ca ne se voit donc pas, j'ai enfreint la Loi sur le fond, pas dans la forme.

Je fais tout pour te provoquer.
J'ai mis mon jean Calamity Jane (avec des emplacements pour les colts, si si) et des kickers pour te rendre visite au cimetière, il y a quelques jours. Pas de jupe, pas de petites chaussures, pas de chapeau, pas de joli sac à main. Je n'étais même pas coiffée et mon rimmel était tout sauf waterproof. Te souviens-tu du chapeau que j'avais oublié chez toi, lors d'un départ un peu précipité ? De mon sac à main rouge qui avait volé à travers la pièce pour s'écraser plus loin, un jour où je t'avais irritée ? De mes cheveux parfaitement coiffés dans l'entrebâillement de la porte dans lequel tu avais coincé ton pied, à deux heures du matin, alors que morte de trouille, je ne voulais pas t'ouvrir ? De tes "ton mascara a coulé, tu ne peux pas sortir comme ça, attends..."

J'ai fait plein de kilomètres en vélo aujourd'hui, un temps splendide. Je n'ai pas mal aux muscles, je ne sais pas pourquoi je n'ai jamais mal aux muscles, même quand j'ai quarante kilomètres dans le dos... L'écran me fait un peu horreur en ce moment, je caresse le clavier, j'essaie d'écrire "Chère Maman, tout va..." et paf, j'appuie sur 'suppr' au lieu d''espace'.

Tu étais inquiète pour moi la toute dernière fois que nous avons parlé au téléphone, mi-août.
Je n'ai pas eu le temps de te rassurer. Te dire que mon coeur bat, que j'ai des rêves, plein de désirs.
Que rien n'est gagné, mais que tout avance...

Je pensais que ce serait plus simple après Kippour, mais ce n'est pas simple, non.

Qui lit le journal intime que tu as laissé ?
Je reçois des sms, des mails tristes, étonnés, auxquels il m'est si dur de répondre.

Tu as la plus belle tombe du cimetière. Une menorah, plein de bougies, un panier rempli de cucurbitacées plus étranges les unes que les autres. Un grand escargot en fonte, une poule toute ronde en terre. Une boîte à bazar, où l'on peut laisser des petits mots pour ceux qui passent...

Toussaint approche, cette fête te faisait peur.

Pourquoi n'es-tu pas encore venue me parler dans mes rêves nocturnes ?
Tu as rendu visite à la tua sorella pour lui dire que tu n'avais pas souffert... Pourquoi n'ai-je pas le droit, moi, à un petit mensonge de ce genre ?

Je voudrais être ailleurs maintenant.
Tout oublier. Parler d'autre chose, rire, faire des projets, acheter un tapis, une lampe, un billet de train, deux places de théâtre.
Repartir à zéro, avec ma teinture invisible.
Qu'on me prenne en photo pendant que j'ai un fou-rire.

Ta mort a un mois. Elle agrippe fort sa petite main à mon pouce.
Un réflexe.

Wednesday, October 1, 2008

Entendu çà et là, un mercredi...















Autosuggestions

Clara (trois ans et demi) : Gaël, on pourrait jouer à autre chose maintenant ? J'ai un peu peur !
Gaël (huit ans) : Mais non, tu n'as pas peur ! Tu es un plésiosaure géant et tu mènes une bataille acharnée contre moi.
Clara : Oui, ben j'ai quand même un peu peur, tu sais !
Gaël (pensif, pose un bras sur l'épaule de sa petite soeur et murmure d'une voix pleine de tendresse) : Voyons Clara... Dis-toi simplement que ton cortex cérébral est encore à un stade d'évolution très peu élevé. Par conséquent, tu ne peux pas ressentir la peur, puisque tu n'as ni instinct de survie, ni instinct de fuite. D'accord ?
Clara (rassurée et sereine) : Bon, d'accord...


Après le dessin animé "Le Prince d'Egypte"

- Au fait, à part le massacre des bébés noyés dans le Nil, vous connaissez les histoires de la Bible, Zamomi ?
- Oui. Et toi, Gaël ?
- Certaines, oui.
- Tu t’en rappelles de quelques-unes ?
- Euh... Aaron qui détestait les faux dieux, comme moi, mais qui en a quand même fabriqué un. Joseph, que ses frères ont jeté dans une citerne, mais qui s’est enfui en Egypte et a épousé Cléopâtre. Samson et euh… Dalida. Et aussi Salomon qui était très intelligent et qui a reconnu la vraie mère du bébé qu’il voulait couper en deux. Ah oui, et la femme adulaire.


Usages et Convenances

Clara : Anne-Sarah, t’es une coquine !
Anne-Sarah (agacée) : J’aime pas quand tu m’appelles comme ça !
Clara : C’est pas méchant de dire « coquine », hein Zamomi ?
moi : Non, ce n’est pas bien méchant.
Anne-Sarah (très agacée) : Oui, ben je n’aime pas quand même !
Clara : Coquine, coquine !
Gaël : Moi, je m’en ficherais qu’on m’appelle coquine !
Anne-Sarah : Hahaha ! Coquin, pas coquine, pff, t'es un garçon !
Clara (outrée) : C’est méchant de l’appeler coquin !
Anne-Sarah : Non, ce n’est pas bien méchant, hein Zamomi ?
moi : Non, ce n’est pas bien méchant.
Gaël : Ben moi, je m’en fiche quand même !
Clara : Ce n’est pas poli de dire « je m’en fiche ! », hein Zamomi ?
moi : C’est vrai. On peut dire : « ça m’est égal » ou bien « ça n’a pas d’importance pour moi ».
Gaël : Je connais une très vilaine phrase pour dire « je m’en fiche ! ». C’est tellement un gros mot que je ne peux pas le dire à haute voix. J’espère que vous le connaissez, Zamomi.
moi : Pourquoi tu espères que je connais cette vilaine phrase, Gaël ?
Gaël : Comme ça, je n’ai pas besoin de le dire à haute voix ! Ca ne se fait pas de dire des gros mots à table, n’est-ce pas, Zamomi ?
moi : Effectivement, c’est impoli !
Anne-Sarah : Tu pourrais me le dire à l’oreille, Gaël ?
Clara : Ce n’est pas poli de dire des choses à l’oreille à table, hein Zamomi ?
...


Deuil

Gaël (excité) : A l’école, on nous a parlé de Julie, notre ancêtre à tous.
moi : Julie ?
Gaël : Pas Julie... euh... Lucy, je veux dire.
Anne-Sarah : Oui Lucy. La plus vieille femme du monde. Ils savent même comment elle est morte.
moi : Ah ?
Gaël : Je peux le raconter.
Anne-Sarah (embêtée, se tortillant sur sa chaise) : Tu ne crois pas que Clara est un peu trop jeune pour ce genre d’histoires ?
Gaël : C’est vrai. Euh... Clara, ce que je vais raconter est très triste.

Clara, impassible, essuie avec sa bavette la sauce tomate qui coule le long de sa joue.

Gaël : Bon, attention, je commence.
Anne-Sarah : Je ne sais pas si c’est une bonne idée.
Gaël (très grave) : En fait, elle avait un bébé dans son ventre...
moi : Tu veux dire que Lucy était enceinte ?
Gaël : Oui, et elle a coulé...
Anne-Sarah : ...car elle était trop lourde à cause de son ventre.
Gaël : Elle n’aurait jamais dû essayer de traverser le fleuve, la malheureuse.
Anne-Sarah : C’est au fond du fleuve qu’ils ont retrouvé son squelette. Avec le... petit squelette du bébé à l’intérieur. Et ils ont dit que c’était son cinquième bébé.
Gaël : Si on fait le calcul, ça veut dire que les quatre autres sont devenus orphelins.
Anne-Sarah : Ils ont dit aussi qu’elle n’avait pas mangé de viande avant de mourir...
Gaël : ...et que son dernier repas avant de se noyer, c’était des insectes et des racines.
Anne-Sarah (émue) : C’est triste, hein.
Gaël : C’est dommage, oui...


Ethique

"Ca ne sert strictement à rien de mentir, Zamomi. On finit toujours par découvrir la vérité. Par exemple... si j’assomme ma petite sœur et que je cache son cadavre à ma mère, lorsqu’elle rentrera du travail et me demandera « mais où est Clara ? », si je lui réponds « aucune idée, maman », c’est un mensonge. C’est très grave de mentir."

Nous avons passé sous silence la gravité de l’assassinat. Chaque chose en son temps...

Monday, September 29, 2008

Shana tova :)















"Jette dans les profondeurs de la mer tous tes faux-pas" (Michée 7,19)
"Il ne s'agit pas d'un oubli, mais d'une séparation"
(Rabbi Joshua R)


La maison n'est pas très bien rangée, peut-être encore un peu moins bien qu'il y a un an, mais l'année prochaine, tout scintillera, j'en suis sûre. Où, je l'ignore, mais ça scintillera du tonnerre.
La nappe blanche est repassée, les bougies sont prêtes. J'ai lavé le sol, mouché les nez. Mes cheveux sont impeccables et j'ai de nouvelles boucles d'oreille qui attendaient impatiemment Rosh Hashana. Et je sens très bon, si si, et mes chaussures brillent.
De jolies pommes rouges (achetées, non pas volées) attendent le coucher du soleil. Je les couperai en quartiers, et nous les mangerons ce soir, demain et durant les quatre shabbats à venir, en les trempant dans du bon miel, pour que l'année soit douce et sucrée.
Il y aura du poisson ce soir et plein de bonnes choses. Rien d'aigre ni d'amer.
Pas de sel sur les hallot (brioches traditionnelles), mais du miel aussi.
Pas de noix, car leur valeur sémantique en hébreu correspond au mot heth (faute, transgression).
Du sésame (merci Kypon :) ), des carottes, des poireaux, des figues à défaut de dattes.
Chaque mets symbolisera un espoir.
Chaque espoir découlera d'une peine.
Et pour ce qui est des peines, demain dans l'après-midi, nous irons vers le cours d'eau le plus proche, vider nos poches des miettes de pain et de matsah, qui symbolisent les erreurs, échecs et couacs de l'année qui vient de s'écouler. Il y aura des larmes, des silences, puis des sourires. J'espère que les cygnes et les canards seront au rendez-vous, heureux, eux au moins, de la multitude de nos erreurs.
Dans les jours qui viennent, avant Yom Kippour, nous nous adresserons à ceux que nous avons offensés cette année, pour leur demander de nous pardonner.
Pas de confession devant un prêtre, ou d'absolution autre que celle que voudront bien nous donner les personnes que nous avons blessées, auxquelles nous devons nous adresser personnellement, avec sincérité.
Que Celui auquel nous croyons parfois nous accorde au moins cette sincérité...
Bonne et douce année 5769 à tous, que nos noms soient inscrits et scellés pour le bonheur dans le Livre de la Vie.

Thursday, September 25, 2008

Deux piles


Vous lui avez promis il y a quelques semaines de consacrer une ou deux journées à ranger avec elle sa chambre. Réorganiser son royaume, trier ses trésors, jeter ce qui est inutile. "On ne s’y retrouve plus, tu ne crois pas ?" Elle n’a rien répondu, elle semble s’y retrouver parfaitement.
Vous n’avez pas tenu la promesse que vous vous étiez, en fin de compte, faite à vous-même.

Ce soir, en montant éteindre la petite lampe, vous butez près de son lit contre deux piles de dessins. Voyons, elle vous en a parlé tout à l’heure. Ca y est, ça vous revient. "Cette pile, ce sont des dessins de mon enfance que je veux garder toute ma vie. Je les mettrai dans ce classeur. Ceux-là, si tu veux, je les jette."
Vous vous asseyez sans bruit à côté de votre fille endormie comme d’habitude dans une position extraordinaire, et vous prenez dans vos mains la pile des dessins condamnés à disparaître.

Vous feuilletez, distraitement d’abord, puis de plus en plus attentivement, page après page. La pile est épaisse. Il y a des petits gribouillis de bébé, des soleils, des maisons, des semblants d’écriture, des formes qui ressemblent de plus en plus a des autoportraits souriants, des princesses multicolores, des femmes enceintes avec des ventres transparents qui laissent entrevoir des poupons qui rigolent. Des essais laborieux – c’est très dur de faire un nez – patiemment recommencés, impatiemment barrés.
Elle veut bien les jeter, quoi de plus normal. Ne lui avez-vous pas dit, l’autre jour : "A quoi bon entasser trois cartons de vieux dessins ? On ne s’y retrouve plus!" C’est vrai, à quoi bon garder vingt-trois nez de profil barrés ? Elle n’en voit enfin plus l’utilité.
Et soudain, vous sentez une boule au fond de la gorge. Vous choisissez deux nez et trois princesses et les glissez dans la pile de dessins à classer. On ne sait jamais.

Dans cette seconde pile, vous tombez sur cinq dessins très colorés qui se suivent et racontent une histoire. Sur la première feuille, un bateau et son équipage souriant: une famille. Le soleil brille, la mer est calme. Le second dessin laisse apparaître une baleine terrifiante, qui fonce vers le bateau. Le soleil a disparu, les sourires aussi. Le troisième représente un naufrage. Le monstre marin engloutit le navire et toute la famille tombe à l’eau, en criant "Aaaah !!" et en se tenant par la main. Sur l'image suivante, vous voyez un petit radeau, sur lequel tout ce petit monde s'est refugié. La baleine s'est éloignée, le soleil sort de derrière un nuage encore très menaçant. Et enfin, la dernière scène: l’embarcation de fortune poursuit sa route, et à l’horizon vous apercevez la terre ferme, un continent à la végétation verdoyante. Tout le monde est joyeux, nous sommes sauvés !
Au dos, une date que vous aviez eu le bon réflexe d’inscrire à l’époque sans vraiment vous pencher sur l’oeuvre: Novembre 2001. Il y a sept ans. Vous veniez d'arriver en France...

Dans le désordre incroyable de sa chambre, il faudra bien mettre de l’ordre. Mais sans mettre le vide, sans engloutir. Garder, non pas entasser, les cailloux, les châtaignes, les perles et les foulards. Quelques nez de profil, et quelques naufrages.

On s'y retrouve tellement.

Photo : le bordel, ici.

Tuesday, September 23, 2008

En 3 D (mais un peu inaudible)

"billet" éphémère qui disparaîtra dans quelques jours.


video

Wednesday, September 17, 2008

Demi Lune


















Je suis en avance de quatre heures à ton enterrement.
Cela t'aurait fait rire je crois.
Je me serais promenée avec toi entre les tombes avoisinantes. Nous aurions admiré la beauté chagrine de certaines d'entre elles, le kitch émouvant des petits chérubins en plâtre, les fleurs emprisonnées dans les cadres en verre. Certaines inscriptions, certaines dates devant lesquelles on ne peut pas ne pas s'arrêter, faire le calcul, s'attrister un peu.

On aurait fait les repérages.

Mais je suis seule dans ce cimetière et je me recueille/m'éparpille devant ta tombe vide.

Mon avance aujourd'hui ne rattrapera pas tous mes retards, mes absences, ces dizaines d'invitations que j'ai refusées, contournées. Ces centaines de projets que je rendais flous. Les spectacles auxquels tu as contribué, les pièces de théâtre dont je suivais de près les critiques, ces lieux et ambiances que tu me décrivais, ces hypothèses que j'alimentais parfois puis désertais. Ces personnes que tu souhaitais tant me présenter, jamais lassée devant mes refus, mes excuses, mes fuites perpétuelles, mes regrets pourtant sincères.

Le temps est magnifique et cet endroit me plait. Il y a une école pas très loin. Un quartier tranquille, sur une colline. Le nom du cimetière t'aurait fait sourire.

J'ai été, sans m'en rendre compte à temps, un élément perturbateur dans ton parcours difficile, dans tes choix irréversibles. Tu me disais souvent que je suis arrivée trop tard.
Ta présence a amené plein de désastres dans ma vie. Autant de miracles.
Avant toi, je n'avais jamais rencontré d'ange.

Je repense à tes colères terribles, à tes rires soudains. A tes questions sans réponses, ou avec des échos tellement difficiles à entendre. A tes révoltes et tes émerveillements. A ces quatre années étranges durant lesquelles nous avons failli te perdre plusieurs fois...
A ceux qui arriveront là tout à l'heure, venus de près et de loin. Certains surgiront tout droit de ton enfance, au sud du sud de l'Italie. D'autres se seront transportés du temps de tes études, tes années Belle Arti. Une petite foule compacte jaillira de ton dernier univers, les coulisses du septième art.
Je pense à ceux qui devraient être là mais seront absents, dérangés par tout ce qui constituait ta vie, refusant jusqu'à ton nom sur la tombe, ce joli prénom que tu t'étais choisi. A d'autres, auxquels il faudra un grand courage pour être présents, et qui trouveront cette force en eux.

Toutes ces personnes dont tu as croisé le chemin en ont été enrichies : bousculées dans leurs certitudes, remises en question, en mouvement... Un peu plus en vie.
Ces points d'interrogation semés parfois avec rage continueront à vivre en elles. En moi.

Ne t'inquiète pas trop pour nous.

Je sais que tu aurais aimé nous préparer avec un peu plus de soin à ce départ. En parlant de la vie, tu étais si spontanée. En évoquant la mort, et tu abordais souvent ce sujet, très sincère. Tu aimais la vie. Tu me disais souvent que tu aurais tellement voulu pouvoir la célébrer, dans chacune de ses petites manifestations. Et tu ajoutais : Sono stanca, voglio dormire, voglio dormire...

Ca y est, j'ai fait le tour du cimetière, je suis passée devant toutes les tombes. Mes jolies petites chaussures sont élégantes et très inconfortables. Je ne les mets pas souvent, mais je me souviens parfaitement de la dernière fois où je les portais. Je ne les ai pas cirées, elle gardent encore la poussière des ruelles et des traboules que nous avions arpentées ensemble. C'était une journée ensoleillée, comme aujourd'hui.

La mort est le seul évènement à venir dont chacun d'entre nous peut être absolument certain. Je sais bien. Et pourtant c'est à chaque fois une surprise violente, insupportable, ahurissante. Cette impossibilité soudaine de communiquer, de t'entendre, de te parler.
Des questions, des regrets, des réflexions ou même des rires qui viennent se heurter au silence.
Peut-être que cette peine gigotera moins avec le temps, une fois qu'elle aura pris toutes ses aises, toute sa place.
Dans l'immédiat, j'ai hâte de retrouver des mots, même engourdis, de les poser quelque part. Ce blog dont tu n'avais pas connaissance n'est pas l'endroit idéal, je sais, mais j'ai peu d'endroits idéaux.

Je fais les cent pas devant le portail et j'essaie de me dire que cette volonté, ce besoin de dormir était celui de quelqu'un qui cherche le sommeil, très fatigué par une journée épuisante, mais au fond de lui impatient du lendemain, un peu comme l'insomnie d'un enfant, la veille de son anniversaire.
J'essaie de me dire que ton geste était celui de quelqu'un qui ouvre ses cadeaux avant l'heure, car la tension est trop forte.

Tu espérais l'apaisement. Je voudrais tant être sûre qu'où que soit ton âme, tu es apaisée, souriante, sereine. Qu'il n'y a plus de peur, d'angoisses, de tristesse immense.
Qu'il s'agisse d'un sommeil tranquille ou de quelque chose de plus qu'un sommeil, j'ai besoin de croire que tu es entre de bonnes mains.

Tout à l'heure, je croiserai quelques regards intrigués par ma présence. Ceux qui sont au courant des désastres et ne savent rien des miracles, j'imagine. Les miracles sont toujours moins voyants que les désastres dont ils émergent. Ils grandissent dans l'ombre de ces derniers.
Comme ces paroles de consolation qu'on attend pendant des années, mais qu'on ne peut recevoir, enfin, qu'au temps du malheur adéquat.

Je regarde l'heure : tes proches seront bientôt là.

Je pourrai enfin me blottir contre quelqu'un, après ces journées si longues depuis ce coup de fil jeudi, ces nuits presque blanches. Je ne veux pas de consolations faciles, elles sont vaines. Je veux juste que quelqu'un me tienne enfin dans ses bras, que je puisse le serrer aussi.

Je suis fatiguée, comme eux tous, et un peu tendue. Cette nervosité s'évanouira rapidement.
Pour la première fois de ma vie, on me souhaitera "bienvenue" avec une sincérité aussi touchante.
Je me surprendrai à lire à voix haute quelques pensées que j'aurai griffonnées durant la dernière heure qui me sépare de ton enterrement. Une main jusqu'ici inconnue caressera doucement la mienne pendant tout le temps de ma lecture.

Avant la cérémonie, le courageux et souriant rabbin que je ne connais pas, me saluera par mon prénom et me dira qu'il a "beaucoup, beaucoup entendu parler de moi", qu'il voudrait me revoir plus tard, après "tout ceci", en reparler au calme, de cette "histoire aux paramètres multiples". Il espère comprendre lui aussi. Son accueil restera un mystère, mais j'aurai tout mon temps pour l'éclaircir. Je lui répondrai, dans un réflexe de protection, que moi aussi j'ai "beaucoup, beaucoup" entendu parler de lui. "Il y a très longtemps déjà" ajouterai-je. C'est un mensonge évident, je ne connais même pas son nom, il le sait et nous rirons tous deux.
Son discours sera poétique, profond et léger : il y sera question de saumons qui remontent les fleuves, de deux enfants perdus dans une forêt, et des nombreux secrets et mystères que tu emportes. Nos paroles se complèteront, mes mots tremblants seront du registre des lumières que tu avais amenées.

En aparté, la tua sorella me parlera du clin d'oeil que tu avais laissé à mon intention, aux tout derniers moments de ta vie. Bouleversée, je ne m'y attendrai pas du tout, ayant cependant espéré, rêvé de ce clin d'oeil.
Et pourtant je me demanderai les jours suivants s'il me sera doux ou très difficile d'en garder la conscience.

Tout à l'heure, dans les moments de fragilité, et devant le chagrin profond de tes soeurs et de celui qui t'a tellement aimée, je tenterai de garder en mémoire certains mots de Kypon, par lesquels elle a su ces derniers jours donner aux émotions les plus énigmatiques, en les interrogeant avec patience, des couleurs plus simples, si justes.
Dans le creux de ma main, je serrerai une petite fleur pyrénéenne qu'on m'a offerte dans un mail il y a deux jours.
Je caresserai la couverture usée de mon vieux siddour préféré. Le plus haï aussi. Celui qui m'a toujours accompagnée partout, en vadrouille, à la synagogue, aux rendez-vous amoureux.
Je le feuillèterai à la recherche de la prière pour les morts, mais il s'ouvrira de lui-même sur le texte du Shir ha Shirim, le Cantique des Cantiques. J'aurai un sourire, j'oublierai un instant que je suis à tes funérailles, je repenserai comme à chaque fois que je lis ces mots à mon adolescence, à ces lignes qui me faisaient un peu rougir, un peu frémir avec leur "couche de verdure", le "je suis malade d'amour", cet amour "qu'il ne fallait pas réveiller jusqu'à ce que l'amante le veuille", le "mon amour qui entre mes seins passe la nuit", qui "me baise des baisers de sa bouche" et dont les "caresses sont meilleures que du vin", les fameuses caresses de "sa main gauche sous ma tête et sa droite (qui) m'enlace"...
J'aurai soudain ce sourire déplacé, ce désir sorti d'on ne sait où de passer le reste de ma vie à tomber malade d'amour, à chercher une couche de verdure. Comme une musique qui accompagne la fin d'une scène et annonce discrètement l'ambiance de la suivante. Je sais que mes larmes ne sècheront pas vite, mais dans cette peine infinie, je pressens comme une envie de connaître la suite.
Je repenserai aussi à ce lapsus que j'ai eu à plusieurs reprises les jours précédents, à l'oral et par écrit : le mot "accouchement" au lieu d'enterrement.
Je ne chercherai plus la prière pour les morts. J'aurai tout le temps pour la réciter.
Je serai une des premières à quitter le cimetière, en silence et très lentement, juste avant qu'on t'ensevelisse, après de très longs applaudissements que je garderai toujours en mémoire.
J'irai flâner en ville, sur les quais de Saône que tu aimais beaucoup, que j'aimais aussi et que je continuerai d'aimer.
Le rabbin me dira encore, près du portail : "Je viens d'avoir deux coups de fil en l'espace de deux minutes. Une fille dont le père est en train de mourir. Et un bébé qui vient de naître, il y a un quart d'heure". Il me sourira d'un air entendu (avec une insistance, un appel à l'interprétation qui me donnera envie de rire) devant ces caprices de la vie qui n'attend pas la fin des enterrements et me proposera un shabbat commun à venir.

Quelqu'un que tu aimais énormément aposera longtemps son front contre le mien, comme tu avais l'habitude de le faire.

Je ne veux pas être infiniment inconsolable.
Je voudrais être consolable à l'infini.

"Bienvenue", "à venir"...

Tu ne seras pas uniquement dans les souvenirs. Je devine déjà que tu es à l'origine de plein d'aventures qui viennent.

Nous sommes le quinze septembre. Il y aura une belle pleine lune pour ta première nuit dans le cimetière de la Demi Lune.

Je sais que les jours et les semaines qui viennent seront difficiles, mais ces quelques heures au dessus de ta tombe vide puis en compagnie des personnes qui t'étaient chères auront apaisé un endroit de mon coeur.

Si je revois le rabbin, je lui dirai que non, que les secrets et les mystères sont précisément ce qu'on n'emmène pas dans la tombe.
L'âme s'en déleste, s'en allège.
Ils restent ici, les mystères, c'est la seule chose qui reste et brille face à l'absence.

Monday, September 1, 2008

Collages













Me voilà dans le train du retour, le coude sur la tablette, un stylo entre les dents.
Près de moi, un jeune homme très élégant et un peu sérieux pour son âge griffonne quelque chose dans un carnet. Je me tords le cou pour tenter de lire. C'est une lettre : ça commence par "Mon Archange"... Je brûle de décrypter la suite, mais il cache tout avec son avant-bras.
Je croque dans une pomme verte, la dernière que j'aurai mangée avec appétit avant des mois. Si si, je le sais, j'ai l'habitude maintenant des pommes des trains du retour.
(Je voulais pourtant me connecter plus tôt, donner des nouvelles, écrire au présent, joyeusement, avant l'éternel trognon...)
En face de moi des enfants se tortillent dans tous les sens et me donnent des coups de pieds. J'ai très envie de les leur rendre, en douce, sournoisement, en regardant d'un air très concentré par la fenêtre, comme si je comptais à toute vitesse les pattes des vaches dans les prairies, pour ensuite diviser la somme par quatre. Je me retiens. J'essaie de faire des gros yeux, mais c'est sans effet.
"Papa, je colle où le sticker avec l'elfe ?"
"Regarde bien l'image. Fais appel à la logique." Le monsieur se râcle la gorge, sans quitter son journal des yeux.
La petite me dévisage, une lueur de détresse dans le regard. J'aimerais sincèrement l'aider, je réfléchis intensément à la logique des elfes, mais rien ne vient m'éclairer.
D'ailleurs, j'ai un autre jeu, moi, depuis quelques minutes, et j'aimerais qu'on ne me dérange pas. Chacun ses collages. Installée presque face à la vitre de la porte qui sépare la voiture n°6 d'un petit compartiment, j'observe un garçon vautré dans son siège, et par un jeu de reflets, j'aperçois la fille assise à côté de moi, en train de faire des mots croisés, et dont l'image est projetée sur le garçon. On dirait qu'elle se trémousse sur ses genoux et gribouille quelque chose sur ses cuisses. A gauche, c'est encore plus merveilleux : le reflet du jeune homme assis côté couloir se colle contre la bimbo frisée du petit compartiment, mais de telle manière que les lunettes de soleil du bellâtre semblent tenir en équilibre sur son buste à elle. Je finis par me prendre à ce jeu, et je bouge mon pied de telle sorte qu'on jurerait que je suis en train d'écraser la tête du cocker gentiment couché derrière un siège en face. Je manque de faire un croche-pattes au contrôleur, je rougis. Je suis très tentée d'aller à l'autre bout du wagon pour voir ce que ça donne dans l'autre vitre. Je me maîtrise. D'ailleurs je n'ai pas envie d'avancer dans le sens de la route, je serai bien assez tôt arrivée.

De là-bas, de la gare d'origine, pour la troisième fois, je reviens à reculons. La seule chose qui me fait sourire, c'est la conscience de retrouver à nouveau mes enfants.
Je suis lors de ces retours comme un personnage de Chagall, qui pour embrasser l'être aimé tourne son visage à 180°.
C'est possible.
C'est ainsi. Parfois je leur parle, leur souris, les regarde dans les yeux, toujours de face, mais tout le reste de mon corps est tourné dans l'autre sens. On voit mon sourire. Mes mains qui tremblent un peu restent cachées.
D'autres fois, au contraire, je les blottis, fais la vaisselle, pianote sur le clavier, égoutte les pâtes, la tête tournée dans la direction opposée. Mes bras sont ouverts, mes larmes ou rires passent inaperçus.
Au bout de quelques jours, comme ce fut le cas en novembre et en mai, tout revient dans l'ordre. Ma tête pivote encore très régulièrement, mais je le fais plus discrètement, quand je suis seule, quand on ne me voit pas, quand on me regarde moins.
On m'observe beaucoup à mes retours.
Ceux qui m'aiment disent que je rayonne.
Et que je suis ailleurs, décidément, ajoutent les autres, sur un autre ton.
Puis au fil des jours on cesse de m'examiner. Je rayonne encore, mais je deviens invisible.
Un jour il ne restera de moi qu'un sourire, comme celui du chat dans Alice au pays des Merveilles.

La petite fille a fixé l'elfe à dix endroits différents de sa page, jamais satisfaite du résultat, et à présent l'autocollant ne veut plus adhérer au papier glacé. Elle le jette très discrètement par terre. Le papa, plongé dans la rubrique sport, fait un léger mouvement avec sa jambe et voilà que l'elfe se colle à sa chaussure. La fillette glousse, je lui fais un clin d'oeil.

Le paysage devient vallonné, on s'approche du Rhône-Alpes.
Ma tête commence tout doucement à pivoter vers le sens contraire du voyage.

Là-bas d'où je viens, les voix ne s'élèvent que pour les rires.
On me nourrit de tarte, même à trois heures du matin.
Sur ma table de chevet, on a déposé les bonbons de mon enfance, pourtant difficiles à trouver dans ce pays.
En guise de berceuses, on me lit Rilke, les Chansons de B. ou on me conte des histoires extraordinaires, dont je choisis les héros...
Mon brossage des dents matinal se fait aux sons d'un blues ou de valses si joliment interprétées. Dans cette maison pleine de monde, entre Sambre et Meuse, il y a un beau piano, un vieux violon, trois tambours, un djembé, cinq guitares et une flûte traversière.
Des pinceaux, des crayons, des tubes de peinture...
Des lapins qu'on ne rattrape pas forcément lorsqu'ils s'enfuient de leurs cages.
Deux chats noirs, dont un n'a pas le droit de trop s'éloigner et l'autre de trop s'approcher. Le premier a appris à ouvrir les portes, le second aime accompagner les promeneurs lors de leurs balades nocturnes entre les champs fraîchement moissonnés.
Chacun brave les interdits comme il peut.

Je ne connais pas la logique des elfes, mais il me semble qu'il est vain de chercher à les fixer quelque part.
Et croyez-moi ou pas, il y a un instant, lorsque l'homme a replié son journal et s'est levé pour aller au wagon-restaurant, la petite créature ailée avait disparu...

photo prise par NJ, le 28 août, somewhere in Wallonia.

Wednesday, August 6, 2008

sugar :)

La vaisselle a duré dix minutes.
Lorsque je me suis retournée vers la table et la chaise-haute... surprise !
La salade de tomates & concombres était saupoudrée de sucre.
L'assiette où séjournaient tranquillement les six poires et trois pommes, butin d'une promenade récente dans les vergers, était vide. Les fruits, alignés à la queue-leu-leu, formaient une sorte de petit train et il y avait des traces de dents, des petites morsures dans la chair de chacun d'entre eux.
Je n'ai pas grondé, j'avais trop envie de rire.
Tant pis pour la tarte, je ferai une compote demain.
Et les tomates sucrées, ce n'est pas si mauvais finalement...


Monday, July 28, 2008

Kaddish (1)


Pour Nancy


Cet hiver-là, Shosha est venue de Varsovie me rejoindre pour deux semaines.
Chaque matin, elle allumait avec élégance une cigarette à jeûn, ouvrait le frigo, sortait un fromage de chèvre, se versait un verre de vin matinal sous mes yeux étonnés, fumait, mangeait, buvait et prononçait en souriant cette même phrase :
"Je suis en France..."
Tous les jours, elle me disait "Zamomi, je t'en prie, partons vers le sud..."
Je l'ai donc emmenée à Valence où je n'avais pas osé mettre les pieds depuis plusieurs mois, depuis ma dernière promenade avec Esther, quelques jours avant sa mort.

Il neigeait à Valence le jour de notre "virée vers le sud" et nous avons atterri dans un salon de thé enfumé.

"Et ton père, comment va-t-il ?" lui ai-je demandé.
"Il s'est un peu stabilisé. Il a acheté une petite maison en bois à P. dans la forêt, à une demi-heure de train de la capitale. Il dit que c'est là qu'il terminera ses jours. Qu'il suffira d'écrire sur sa tombe : 'Né au centre de Moscou, mort dans la forêt, près de Varsovie..' La première partie de la phrase en russe, la seconde en hébreu, la troisième en polonais..."

J'allume une cigarette, intriguée : j'ignorais complètement que son père était né, comme mon grand-père paternel d'ailleurs, à Moscou.
"Shoshana, mon père m'avait dit que parmi tous les activistes de l'oppositon anti-communiste qu'il avait côtoyés, ton papa était ouvertement le plus anti-russe. Il est issu de la diaspora de Moscou ? Ta grand-mère venait d'un shtetl (petit village yiddish) sybérien ?"

Shosha éclate de rire, puis baisse le ton comme à chaque fois qu'elle parle de "ces choses-là"...
Je souris, je connais par coeur cette lueur d'amusement et de paranoïa dans les yeux de mon amie, ses coups d'oeil à gauche et à droite, toujours souriants mais parfaitement méfiants, vers les voisins de table, les voyageurs des transports en commun, les gens dans la rue. Je connais bien son regard qui revient vers moi, qui se veut très rassurant, comme pour me mettre à l'aise, me protéger, me consoler, me dire "On va parler à voix basse, personne ne comprendra rien, j'articulerai à ma façon certaines phrases. N'aie pas peur Zamomi, reste bien sage, tiens-moi la main, après je t'achèterai un chocolat chaud..."
J'ai envie de pleurer, elle me fait penser à ma mère. Mêmes regards, même lueur, même petit sourire qui rassure, et s'excuse en même temps à l'infini, qui semble dire "Tu as huit ans, ne t'inquiète pas, je sais que tout semble absurde, mais c'est très important. Je sais que tu es très raisonnable et assez grande pour comprendre que tu ne comprends pas tout. Pour comprendre que je sais que tu sais que j'ai peur. Que je sais que tu me fais confiance. Que je sais que tu sais que cette confiance ne nous protègera pas forcément. Elle ne nous a pas protégées. Mais ce n'est pas grave, ce n'est pas grave. Tout est important, rien n'est grave..."
Même facon de tenir sa cigarette, sans forcément systématiquement la sortir de sa bouche pour parler... Oh, juste quelques mots avec la cigarette coincée entre les dents, un brin de nonchalance absolument inconsciente. D'ailleurs, il y a des phrases auxquelles la fumée sied à merveille.

J'ai un peu envie de pleurer, ça dure une demi-seconde, mais l'envie de rire est là aussi : je n'ai pas peur : de quoi ? Nous ne sommes pas en 1943 à Berlin, nous ne sommes pas à Lvov en 1953, nous ne sommes pas trente ans plus tard dans la salle de bain de mes parents, où avaient lieu toutes les discussions importantes entre adultes, l'eau coulant à flots dans la baignoire pour couvrir les voix susceptibles d'être enregistrées par les écoutes camouflées et régulièrement découvertes dans divers
endroits de la maison.
Nous sommes à Valence, sorties depuis bien longtemps de l'enfance et aux tables voisines, personne n'a l'air de comprendre le polonais.

"Ma grand-mère Elisheva est née en Pologne..."

Elisheva P. est née en Pologne dans les années vingt, dans une famille juive orthodoxe de plusieurs générations d'érudits, "instruits dans la Loi" comme on disait à l'époque. Son père était hazan (chantre) à la synagogue, son grand-père rabbin. Tout ce beau monde la déshérita et fit "kaddish" (prière pour les morts) sur elle, lorsqu'elle partit en 1938 en Russie, pour suivre le jeune marxiste juif dont elle était amoureuse et qui en plus d'éveiller sa passion, réussit sans peine à la convaincre que seule l'idéologie communiste pouvait apporter un sens à sa vie, à leur vie. Lorsqu'aux premiers mois de la seconde guerre mondiale, elle se retrouva seule dans les rues de Moscou, le fiancé ayant fui vers d'autres idéaux, elle crut mourir pour la première fois de sa vie.
Le hasard mit sur sa route un homme très beau, désespéré, juif et de Pologne lui aussi, qui venait de perdre sa jeune femme Stefa et son petit garçon dans des conditions obscures et dramatiques. Ils s'attachèrent l'un à l'autre, se consolèrent, se soutinrent dans leur malheur, lorsqu'au bout de quelques mois, l'homme reçut une nouvelle inespérée : son épouse et leur bébé étaient vivants.
Elisheva, profondément heureuse pour lui et infiniment malheureuse pour elle-même, l'embrassa une dernière fois et le laissa rentrer en Pologne, rejoindre sa
famille, sur laquelle il avait, fou de douleur, fait kaddish bien trop tôt.
Quelques jours plus tard, un docteur moscovite confirma ses appréhensions secrètes. Elle était enceinte. Elle crut, pour la seconde fois, que son coeur allait s'arrêter de battre...

Adam fut circoncis au huitième jour de sa vie. On ne tire pas un trait sur trois mille ans de tradition. Même lorsqu'on a été enterrée par sa famille, même
lorsqu'on ne sait pas où aller, même lorsqu'on se relève à peine de deux profondes déceptions amoureuses. Même lorsque la guerre gronde...

En décembre 1941, l'armée allemande parvint aux portes de Moscou et ce fut, dans la panique générale, l'évacuation de la ville. Adam avait un an, il marchait presque tout seul, poussait des cris joyeux en montrant ses sept ou huit dents blanches. Comme tous les enfants d'une ville sur le point d'être assiégée par l'ennemi, il était en danger. Mais il l'était un peu plus que les enfants blonds et non circoncis, Elisheva aux yeux noirs et à l'accent yiddish en était bien consciente. Il fallait fuir à l'est. Le plus vite possible. Elle rassembla en hâte quelques baluchons et confia son fiston pour trois heures à la concierge du petit immeuble dans lequel elle louait une chambre depuis un an. Il lui restait deux-trois dernières choses urgentes a régler en
ville. Moins on possède, mieux il faut être organisée avant de prendre la route, surtout avec un bébé.
Lorsqu'elle revint, son immeuble était désert, la rue était déserte, le quartier était désert. La porte de chez la concierge était restée ouverte, tout semblait indiquer que les habitants avaient été contraints de fuir, dans la précipitation, en laissant tout sur place. Les baluchons étaient là, les petites affaires du bébé aussi, un morceau de pain sur la table. Pas de lettre. Pas d'Adam.
Elisheva ne s'est pas enfuie à l'est.
Elle est restée sur place, un jour, dix jours, trois semaines, en espérant le retour de la concierge avec son fils dans les bras.
A-t-elle touché au pain le second jour ?
A-t-elle prononcé les mots des prières qu'elle connaissait depuis toute petite et qu'elle avait cessé de réciter à la demande agacée de son fiancé marxiste ?

Les Allemands ne sont jamais entrés à Moscou. La population qui avait fui se mit à réintégrer prudemment la ville.
Elisheva attendit encore quelques semaines, mais personne ne revint dans l'appartement
de la concierge. Alors elle laissa une lettre, dix lettres, dans l'immeuble, chez les voisins, chez tous ceux qui connaissaient la concierge ou qui connaissaient quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui... Et elle partit à la recherche de son bébé qui forcément, forcément n'était pas mort, ne pouvait pas être mort, puisque les Allemands ne sont jamais arrivés à Moscou, donc ne pouvaient pas avoir pénétré les terres plus à l'est, puisque la maison était vide, puisque...

Ses recherches ne s'arrêtèrent pas avec la guerre.

Son grand-père rabbin, son père hazan, sa mère, ses frères et soeurs, ses oncles instruits dans la Loi, ses tantes et ses cousins sont tous partis en fumée, certains à Treblinka, d'autres à Auschwitz. Un seul cousin survécut et émigra en Palestine dès la fin de la guerre.

Elisheva prit la décision de rester en Russie aussi longtemps qu'elle n'aurait pas la preuve qu'Adam avait péri.

Mais comment peut-on, cinq ans après la circoncision du huitième jour et au lendemain de la mort de vingt millions de Russes, décrire son fils ?
"Il a les yeux noirs et toutes ses dents de lait à présent..." ?
"Il portait une grenouillère beige en décembre 1941..." ?
"Mon petit garçon a presque cinq ans, il s'appelle Adam, mais il l'ignore sans doute..." ?

Une femme de vingt-cinq ans qui entre dans le trentième orphelinat, qui revient dans le quinzième établissement, frappe pour la cinquième fois en cinq ans à la porte d'un hôpital ou d'un centre d'accueil pour les sans-abri, et pose à chaque fois les mêmes questions, donne les mêmes descriptions, n'est pas contrairement à ce qu'on pourrait croire une désespérée.
Elisheva était folle d'espoir. Après tout, ceux qu'on croit morts se révèlent parfois vivants. Si le fils premier-né de l'homme qu'elle avait aimé avait réussi à survivre, pourquoi pas le second, son bébé à elle ?

Elle n'avait pu retenir le père, mais elle était bien
décidée à retrouver l'enfant...

Saturday, July 26, 2008

Harem (mon premier reportage)

Un grand merci à Kypon qui a toujours cru à mes talents de reporter-animalier
et à Personne Personne pour ses encouragements dans les moments de doute.
Sans leur soutien, ce reportage, tourné dans des conditions extrêmement difficiles, n'aurait jamais pu voir le jour...


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Tuesday, July 22, 2008

Coup de Fouet (mon premier film) :)

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Votre Climat Astral du Jour (Yahoo Horoscope)

"Vous manquez de tonus aujourd'hui Zamomi. Vous êtes peut-être démotivée ou tout simplement fatiguée de faire inlassablement les mêmes choses que cela soit dans le cadre de votre vie professionnelle ou familiale. Mais au lieu de vous lamenter sur votre sort, réagissez ! Chamboulez votre routine et donnez un petit coup de fouet à votre train-train quotidien !"

Monday, July 14, 2008

Le pactole















La biloute s'est envolée ce matin pour le pays où elle est venue au monde il y a douze ans. Elle reviendra dans trois semaines.

13h30 : "Allô maman ? Mes bagages sont enregistrés, j'ai dû empaqueter la bouteille de vin et l'enrouler dans mes vêtements, mais l'hôtesse de l'air a dit que ce n'est pas grave si je n'ai pas dix-huit ans, j'ai quand même le droit de voyager avec de l'alcool. J'ai mangé un sandwich et je suis en train de boire un jus d'orange de Floride, et je dois embarquer dans une demi-heure. Non, je n'ai pas du tout peur, franchement je trouve que ce n'était pas la peine cette histoire d'hôtesse d'accompagnement comme il y a deux ans, ça fait nounou, pff. Sinon, mon brushing tu l'as trop loupé, tout le monde me dit "monsieur". Non, je n'ai pas faim, je viens de te dire que j'ai mangé un sandwich et que je bois un jus d'orange. De Floride. Et je lis Siencévijunior, comme dans le TGV quand je suis rentrée de Bruxelles en mai. Et toi ça va ? Toi aussi profite bien. Bisou."

19h, sms de ma mère : "Le pactole est bien arrivé. Maman."

20h30 : "Allô maman ? Il y avait sept hôtesses en tout et aucune ne savait parler français. Au début je voulais dire : 'Aïamspikingininegliche" mais finalement je n'ai pas ressenti le besoin de leur adresser la parole. J'étais à côté de la fenêtre avec des Chinois dans le premier avion, et toute seule dans le second. Ils bougeaient beaucoup. Mais non roooh maman, pas les Chinois, les avions, et j'ai eu mal à la tête et puis j'ai fini par m'endormir juste avant l'atterrissage. J'ai tout de suite vu grand-mère et ta soeur à l'aéroport mais elles non, elles ne m'ont pas reconnue. Oui je suis un peu fatiguée. Je m'installerai dans le bureau de grand-père, il est absent mais je lui ai parlé au téléphone. Tu sais, une fois qu'on a quitté la France, on m'appelait de nouveau "mademoiselle".
Oui je suis un peu fatiguée, tu me l'as déjà demandé maman. Mais sinon ça va et je n'ai pas oublié la langue. Ta mère m'a prêté un vieux téléphone portable. Je te donne le numéro, mais ce n'est pas la peine d'appeler car la sonnerie ne fonctionne pas, tu peux juste m'envoyer des sms, mais ne t'inquiète pas si je ne réponds pas tout de suite... Je t'en envoie un tout-à-l'heure pour voir."

01h45 : "Jarive pa a dormir!Ton frer ma doné 35 euros.2m1 je dor ché mon cous1.Grand-pèr est à la campagne. Je t'M. Bisouxxx."

Quant à moi, je vais pouvoir me blottir à présent dans les bras invisibles d'un Morphée vexé, qui me narguait en vain, visiblement incapable de comprendre ce que c'est que d'attendre en fumant clope sur clope le sms d'un vieux portable sans sonnerie. ( Tu C ce kL te dit la mère feuj, Phémor ? Fé gaf à ton brushing au réveil. Koman j'vais trop te le louper, mais grav...)

Thursday, July 3, 2008

:)

Ces trois derniers tours du cadran ont été le théâtre d'un retournement de situation assez étonnant.
Un projet absolument indépendant de ma volonté, mais allant mystérieusement dans son sens.
Rien n'est encore certain, mais tout porte à croire qu'avant le printemps prochain je sois amenée à partir vivre à 500 km au nord de l'endroit où je suis depuis bientôt sept ans. Dans une belle ville que je connais un petit peu et pour laquelle j'ai beaucoup de tendresse. Une région dont j'ai souvent rêvé ces dernières années, que j'avais découvert, en même temps que la France, à l'âge de quatorze ans. Je l'ai quittée très chagrine deux ans plus tard pour repartir ailleurs, de l'autre coté du Rideau de Fer en pleine déconstruction, sans beaucoup d'espoir de revenir, y laissant mes premières amours, mes premières grosses bêtises et grandes amitiés. Deux années très heureuses dont il me reste tant de souvenirs immortalisés sur 1800 pages d'un journal tenu quotidiennement et soigneusement caché à l'époque entre les ressorts d'un canapé en velours côtelé.
Et presque vingt ans plus tard...

Et ce soir, cerise sur ma part de gâteau, la vision inespérée de deux semaines fin août, encore plus au nord, là où je me sens si bien depuis mon court passage imprévu en novembre et ces belles longues journées tant attendues du mois de mai...
Les choses sont si compliquées ici que j'ai du mal à y croire, peur de me réjouir avant l'heure. A nouveau, je ne réaliserai et ne respirerai réellement qu'une fois assise dans le train.

Vous qui passez par-là, même un instant, même par hasard, au détour d'une improbable recherche google, croisez les doigts, serrez-moi fort les pouces...

Sunday, June 29, 2008

Dosages













Ces journées sont assez difficiles.
Par moments elle a peur de manquer de force. Mais celle-ci revient toujours mystérieusement, comme une dette impayée, un désir non assouvi, un parfum tenace, le fidèle Rantanplan sorti d'on ne sait où...
L'ange du rire et celui de la forêt continuent de l'accompagner, mais il lui faut actuellement faire plus d'efforts pour percevoir leur clarté silencieuse.
Lorsqu'elle peut, elle s'échappe d'ici, à pied ou à vélo. Elle bat des records même, et ces petites évasions lui font du bien.
Avant-hier, dans un moment de peur, elle s'est tournée vers des structures de conseil et de soutien qu'elle a jusqu'ici cru pouvoir éviter. Composé un numéro qu'on lui a donné il y a longtemps, dont elle espérait ne jamais avoir besoin.

Il lui faut accepter la conscience de ne plus vraiment savoir comment s'en sortir seule.

Quand la force s'éclipse et que la peur surgit, il reste deux étoiles qui brillent un peu plus vivement : l'étonnement et l'espoir. Elles ne sont jamais très éloignées l'une de l'autre.

C'est étrange, cette fierté qu'il faut mettre de côté pour pouvoir se remettre debout.
Personne ne peut vraiment nous aider à demander de l'aide.
Demander sincèrement conseil à autrui serait donc un premier pas parfaitement autonome.

Peut-être, n'en déplaise aux dictionnaires des synonymes, qu'il faut retrouver une part de modestie pour ne plus être rabaissé.
Se dépouiller pour apprendre à se défendre.
Accepter le désarroi quand l'arroi se révèle douteux.
Pour espérer tenir sa tête droite, se défaire d'une sacrée dose d'orgueil.

Photo : celui que j'aimerais soigner, le silencieux, sur le toit de l'atelier.

Saturday, June 21, 2008

Solstice













Ca y est, le printemps capricieux a cédé cette nuit sa place à l'été. Les oiseaux et les amoureux chantent à l'aube, la terre sent bon au crépuscule. Ruelles et terrasses de cafés s'emplissent de monde.
Les gens recommencent à se dévisager après ces longues semaines de pluie.
Manches courtes aux chemises impeccables des Apollons rigides.
Lunettes de soleil ornant les visages des Dyonisos dynamiques.
Rires féminins bruyants. Rêves de voyages.
Petits sourires sournois des bulletins scolaires qui sautillent dans les boîtes aux lettres.
Les mamans promènent leurs enfants, les jeunes ou moins jeunes hommes marchent main dans la main de leurs douces ou moins douces amies, les petites filles baladent fièrement leurs poupées. Les petits vieux courbés, souriants et soulagés, exposent aux rayons du soleil leurs bosses, les bosses portent un peu plus sereinement le poids du passé.

Ma relation à l'été est équivoque. Il m'attendrit et m'exaspère un peu. L'aube et le crépuscule me suffisent amplement.
Quant au printemps que j'aime tant et qui s'en va, je lui en veux un peu pour ses manières de mijaurée. Je comptais sur lui, il était censé me consoler violemment de ne pas savoir où je vivrai l'hiver qui vient. S'en réjouir avec moi aussi, me rassurer, me séduire un peu. Au lieu de ça, pioggia e nuvole.
Je lui suis infiniment reconnaissante pour ces dix belles journées au mois de mai. Mais voilà, je crois que je suis devenue un peu gourmande.

Entre peur et impatience, je suis très curieuse de la suite, des mois qui viennent.

Dans l'immédiat, il s'agirait de penser à nettoyer les fenêtres.

Tuesday, June 17, 2008

Ode à la névrose

Je n’y peux rien, je me méfie un peu des gens «bien dans leur tête, bien dans leur peau». Ces amoureux sereins de la paix et de l’ordre, toujours indemnes, pour ne livrer que rarement bataille.
Ils sont très utiles à la société, ça ne fait l’ombre d’un doute.
Leurs paroles fluides adhèrent parfaitement à la surface lisse de la réalite.
Ils « gèrent » leur quotidien, excellent dans le prêt-à-parler, dans les propos très à propos. Précis, lucides et achevés.
Visages aimables, sans rictus, sans tics. Rides bien assumées.
Ils savent en toutes circonstances « adopter les bons réflexes ». Alors que moi, je n’ai toujours pas bien saisi ce concept.
Paisibles même dans le doute, ils ne haussent le ton qu’au moment opportun :
« A quoi bon mille développements quand on peut réd… simplifier !
Est-il de bon goût de boiter quand on a vaincu l’ange ?
Est-il de bon ton d’écouter les Révélations d’un bègue qui ne sait plus comment descendre de la montagne ? »
Ces gens sont généralement charmants et drôles.
Polis.
Jusque dans leurs subterfuges face aux questions qui engendrent d’autres questions.

Thursday, June 12, 2008

Préface tardive


Avant l'automne dernier il y avait déjà eu dans sa vie adulte des fuites mémorables, mais contrairement au voyage de novembre, elles n'étaient jamais prévues à l'avance et relevaient d'une nécessité soudaine plus que d'un désir profond. Des départs précipités, des trains pris au hasard, des nuits dans des endroits étranges.

Cette fois-ci, au retour, elle a cessé d'aimer les mensonges. Ressenti soudain un besoin très fort de mettre fin à cette relation toxique qu'elle avait entretenu avec les non-dits, les demi-mots, le clair-obscur importé de l'enfance.

Une enfance pas vraiment banale, surtout les dix premières années. Un thriller politique, avec quelques scènes pas jolies-jolies.

Une sorte d'atmosphère "à la Kieslowski" à l'adolescence, puis cette ambiance Woody Allen (dans le rôle de Hulk à ses heures) après le mariage.

Et enfin, ces quatre dernières années sorties tout droit du scénario d'un Almodovar pété à mort.

Le tout agrémenté de cinq déménagements internationaux.

Un film d'un genre inclassable, décidément.

Là, ce serait donc la mi-temps, les pubs, la pause-pipi.
Elle rêve d'une seconde partie très belle. Un reportage de National Géographic, "L'Hibernation des Ourses Noires" ou "Les Chauves-Souris albinos", ça lui conviendrait parfaitement.

Le soir où elle a commencé à écrire ici, en janvier dernier, il y a eu un début d'incendie dans la maison.
La naissance de ce blog n'était pas planifiée. Il a été conçu et mis au monde en un soir. Une césarienne, dans une pièce enfumée.
Elle n'a qu'une vague idée de l'image que dévoileront ces petites pièces de puzzle qu'elle s'est mise à assembler, retrouver, regarder de près.
Ce soir-là, elle avait eu besoin de se sentir en sécurité.
"Créez votre page en quelques clics." Clic, clic.
Pour rester dans les métaphores douteuses, elle dirait que ce feu a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

Elle va quitter cette maison 13 ans après en avoir passé le seuil.
La porte d'entrée se trouvait ailleurs à cette époque-là, très loin d'ici.

Très jeune à l'époque et si certaine de savoir bien nager, elle s'était jetée à l'eau sans réfléchir pour atteindre l'autre rive d'où on lui faisait de grands signes.
Elle ne savait pas qu'il était risqué de chercher à rejoindre l'autre berge autrement qu'en construisant, à quatre mains, un pont, fut-ce un pont-levis.
Il ne s'agit pas seulement du danger de se noyer ou d'être déportée par le courant. On peut se noyer sur la terre ferme, dans une flaque d'eau saumâtre. C'est déjà arrivé à des milliers de sirènes d'eau douce. Ce n'est pas la faute des rivières. Même tumultueuses ou en crue, elles sont là pour nous protéger de l'autre rive.
Les ponts ne servent pas uniquement à relier les berges, mais également à en marquer la distance. On peut, depuis un pont, scruter attentivement le lit de la rivière, observer le paysage, se repérer. S'y rencontrer en terrain neutre sans empiéter sur l'univers de l'autre, celui qui vient d'en face à notre rencontre.
Brûler un pont derrière soi n'est pas seulement un risque de ne plus atteindre l'autre, c'est aussi celui de ne plus retrouver sa propre berge. Tout dépend de l'endroit où on se trouve lorsqu'on y met le feu.
L'autre taxait ces pensées de désir de "fuite", redoutait tant la notion du besoin de "retours". Peut-être parce qu'il s'agissait de son retour à elle. Peut-être parce qu'il s'agissait d'un besoin personnel. Qu'il ne voyait plus le sens de la construction d'un pont, puisqu'ils étaient là, tous les deux, de ce côté-ci. Et pourtant elle se dit que même à ce moment-là (le fameux moment où on comprend qu'en n'ayant pas pris soin de ses propres besoins, on a forcément nié tout besoin commun), ces retours, ces allées-venues auraient été de leur intérêt, à tous les deux.

Elle est donc restée longtemps sur la rive de celui qui lui avait fait des signes. Aucun pont n'a été construit. Puisqu'elle n'avait pas hésité à abandonner son littoral, elle resterait ici maintenant.

Elle aurait aimé que quelqu'un lui dise à l'époque de ne jamais perdre de vue son rivage. De ne permettre à personne de l'en séparer définitivement. De laisser s'en approcher ceux qu'elle aime mais de savoir aussi les raccompagner jusqu'au seuil de leur grève. De prendre le temps aussi souvent qu'il le faut de rentrer seule vers ses terres, proches et lointaines, familières et inconnues. D'éviter ceux qui vous pressent de les rejoindre à la nage sans se soucier du courant. De se méfier des ponts à sens unique, aussi larges qu'ils puissent être. De ne danser ensemble qu'au milieu de la passerelle. C'est le meilleur endroit, le plus juste.

Mais aurait-elle écouté cette voix à l'époque ?

Elle a essayé à plusieurs reprises de se jeter à l'eau, de repartir (revenir?), de prendre de la distance. Elle s'est à chaque fois retrouvée sur le dos, les yeux tournés vers le ciel, à la dérive. Puis retour à la case départ, la case exil.

Comme s'il était impossible de changer radicalement sa vie.
Un mythe tenace.
Tant pis si après la séquence pub le film sera encore plus difficile à comprendre. Pour la première fois, c'est elle qui écrira le scénario. Dans les grandes lignes du moins. Ensuite, pour la mise en scène, on ne peut jamais être sûr de rien.

Depuis l'automne dernier, elle construit une montgolfière. Le jour du décollage, elle la délestera de ces mensonges-silences qu'elle a cessé d'aimer. Ils lui ont pourtant servi ces dernières années, l'ont protégée. Elle a fini par admettre qu'elle avait assez d'espoir à présent pour pouvoir s'en passer.

Chaque personne que nous retenons prisonnière sur notre île ou notre port de plaisance finira par nous mentir. Par petits cailloux-ricochets insignifiants et d'immenses météores à tsunamis. Question de temps.

Si la montgolfière est encore trop lourde, elle ouvrira l'urne qui contient ses nerfs en miettes, elle balancera tout par dessus bord. Ca repousse comme les cheveux, les nerfs, il parait. Ca tombe parfois, ça se fourche aux extrémités. Elle coupera toutes les fourches. Plus jamais de masque ou de coloration. Pas de fer lissant. Aucune permanente. Elle veut des nerfs qui bouclent naturellement. Parce qu'elle le vaut bien.

Elle se surprend à avoir parfois envie de danser.
On essaie de lui faire comprendre qu'il est de très mauvais ton de danser ainsi en pleine tempête. Elle explique que c'est une danse très triste, une danse qui exorcise, qui conjure la peur. Du patinage artistique en fait, sur du Tchaïkovski, sa dernière oeuvre inachevée juste avant qu'il ne se suicide. Elle ne ment pas vraiment, elle a réellement peur des conséquences de sa décision, peur pour les enfants, peur de l'avenir. Elle pleure souvent. Mais parfois quand tout le monde a le dos tourné, elle esquisse de ces cabrioles...

Et elle poursuivra ainsi encore un moment sans doute, en larmes et sautillements, dans la corbeille de sa montgolfière, en attendant que celle-ci se pose quelque part. Pas n'importe où, fini la dérive.
Très loin de cette rivière où elle avait mal interprété les signes. Au bord d'un autre cours d'eau, au lit plus profond.

Elle rêve parfois d'une vie banale. Ca l'éclaterait comme une dingue.
*


Sunday, June 8, 2008

Ruth & Naomi


"Et Ruth dit : 'Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi ! Où tu iras j'irai, où tu demeureras je demeurerai. Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras je mourrai, et j'y serai enterrée. Que l'Éternel me traite dans toute sa rigueur, si autre chose que la mort vient à me séparer de toi !'
Naomi, la voyant décidée à aller avec elle, cessa ses instances."

(Ruth 1 : 16-18)


Ce soir, lorsque le soleil, visiblement véner' ces derniers jours, s'éclipsera en silence, nous serons le 6 Sivan 5768. Comme chaque année depuis environ euh... 3320 ans, nous fêterons le souvenir d'un cadeau que nous a transmis un certain M. en descendant de la montagne.
Dans toutes les synagogues du monde, on lira le beau Livre de Ruth, l'Etrangère obstinée...

Une histoire qui appelle mille et une interprétations, qui commence mal, toute en larmes d'amertume et qui se termine dans un grand éclat de rire.

Je voudrais un happy end moi aussi, une auréole en forme de myocarde et un peu de soleil avant que les fruits que je vole dans les vergers environnants ne pourrissent.
*

Monday, June 2, 2008

Positif


Le petit loup s'appliquera à souffler ses deux bougies demain.

Depuis quelques jours, je me replonge timidement dans certaines notes griffonnées sur les pages d'un carnet rouge qui refait surface de temps à autre, au détour d'éternels et désespérément inefficaces rangements, pour disparaître aussitôt. Avant qu'une pile d'affaires qui attendent mon déménagement prochain ne le recouvre à nouveau, je réveille ces quelques mots porteurs de souvenirs étrangement frais dans ma mémoire, pour qu'ils se posent ici, à l'abri des courants d'air.


Positif
septembre 2005

Depuis quelque temps, vous vous énervez pour rien, pour tout.

Pour ce qui généralement mérite tout au plus un haussement des épaules.
"Maman, pourquoi tu me foudroies du regard ?" vous demande votre fille. "Je comptais bien mettre ma veste, tu sais" ajoute-t-elle sur un ton un peu vexé.

Vous dormez mal, faites des rêves étranges, grotesques (alligators, insectes, tsunamis...), vous levez chaque nuit vers trois heures, descendez silencieusement l'escalier pour boire un jus de fruits.

Tout vous échappe des mains, les verres, les couverts, les livres.

Vous trébuchez, bousculez les gens, les frôlez sans le vouloir.

Vous avez chaud, froid, sommeil, envie de pleurer sans raison. Vous ne répondez pas au téléphone, puis l'instant d'après passez dix coups de fil à des personnes que vous n'avez pas vues depuis des siècles, à l'autre bout de la métropole, ou à l'autre extremité du continent.
Vous oubliez le code de votre carte bleue. Des rendez-vous importants. Vous perdez votre porte-monnaie. Puis votre clé. Puis votre sang froid.

Finalement, trainant un peu des pieds, decoiffée, vous poussez la porte du laboratoire d'analyses médicales.

"Euh... je souhaiterais effectuer une prise de sang pour euh... détecter... euh... dépister...enfin, dans le sens d'une éventuelle..."

La dame est souriante. Elle a l'expérience des femmes décoiffées, au regard perdu, qui par moments ont du mal à mettre des mots sur les questions essentielles.
Elle continue de vous sourire lorsque vous vous coincez à deux reprises dans l'ouverture automatique de la porte d'entrée, bousculez la femme de ménage, ne comprenez pas sa question.

"Euh, si on fait le dosage ? Mais le dosage de quoi, mademoiselle ?"

"Le dosage des hormones plasmatiques. Pour plus de précision."

Vous répondez à deux-trois questions, nom, adresse, médecin traitant... On vous délivre un petit papier et l'heure à laquelle vous pourrez venir chercher les résultats.
Vous remerciez et vous dirigez vers la sortie.

"Mais, madame ! Et votre prise de sang ?"

Oui, bien sur, la prise de sang. Deux patients se mettent à rire. Vous rejoignez sagement la salle d'attente. Vous êtes bien dans la lune, décidément. Ca vous rappelle quelque chose.

Dans la soirée, vous vous éclipsez discrètement de la maison en direction du laboratoire. Vous optez pour un chemin un peu plus long que dans l'après-midi, mais vous vous surprenez à marcher deux fois plus vite. Devant l'entrée, vous vous arrêtez un instant, histoire de vous recoiffer, d'adopter une mine sereine. Un peu blasée pour ne pas paraitre déçue. Un peu souriante pour ne pas sembler effrayée. Trop tard, la porte automatique s'ouvre grand sur vous en train de faire des grimaces.
Il n'y a personne d'autre dans le vestibule. Vous vous approchez de l'accueil.

"Ce n'est pas encore prêt, madame."

Déception.

"Mais attendez, je vais voir."

Elle ouvre une porte, disparait, revient. Souriante.

"Pour le dosage, il faudra revenir demain. Mais c'est positif."

"Heu... C'est sûr ?"

Elle rigole : "Sûr !"

"Certain ?"

"Certain, c'est positif."

C'est positif.
Je suis enceinte.


Photo : Bisou du matin, avril 2008.


Sunday, June 1, 2008

Journal d'appels











Lorsque je reçois un sms d'un numéro inconnu, je sais que c'est pour elle.

Je réponds à chaque fois, parfois on m'en renvoie sur le champ. On communique, quoi. On essaie de comprendre ce qui s'est passé.

Pas mal d'appels aussi. Des gens sympa et intéressants, toujours souriants. Ils s'excusent, s'étonnent qu'elle ne les ait pas prévenus de son changement de n°. Ils sont sincèrement désolés pour tous ces dérangements, pour bouyxxxxxcom qui distribue les numéros à la va-vite, sans marquer un temps de pause. Me promettent de la prévenir d'informer ses contacts de son changement d'opérateur. S'ils la retrouvent.

Ils s'inquiètent pour elle, depuis des mois.

Je finis par être inquiète moi aussi.

Non non, je ne m'identifie pas.
J'ai juste hérité de son ancien numéro.

Bon, c'est vrai, elle porte le même prénom que moi. Avec une particule en plus, un prénom composé. La particule signifie "flamme" en hébreu. Mon prénom enflammé en quelque sorte.
D'abord j'étais un peu jalouse. J'aurais préféré qu'elle ait une particule en moins.
J'ai fini par dompter mon envie.
J'espère que cette flamme la protège.

Et puis un autre truc nous lie : cet entêtement à ne pas donner signe de vie à tout un tas de monde, à ne pas prévenir, à disparaître.

Ils disent tous que nous avons la même voix.

J'espère qu'elle va bien, qu'elle se ravisera, qu'elle reprendra contact avec toutes ces aimables personnes. Qu'elle m'appellera un jour et que je reconnaîtrai sa voix. Je suis prête à la laisser ajouter une phrase ou deux dans l'annonce d'accueil de mon répondeur.

Hier soir, très tard, alors que je regardais des reportages effrayants sur les fantômes pour me distraire d'une traduction difficile, j'ai reçu pour la première fois un sms moins agréable. Ca se voulait un peu mystérieux, un peu inquiétant. Un numéro inconnu, c'était donc pour elle. Et paf, il s'en est pris plein la tête, l'expéditeur. Je lui ai renvoyé la même chose, le même message, miroir-pot de colle. Ca lui apprendra à importuner impunément mon alter ego enflammé. Je suis sûre qu'elle aurait fait la même chose à ma place, qu'elle aurait pris ma défense.

Pourvu qu'elle ne soit pas en danger...

Parce que juste après, le parquet s'est mis à grincer et l'ampoule de la salle de bain a bruyamment éclaté, à minuit pile. Je n'ai eu le temps de me brosser que les dents du haut. Je n'irai plus jamais sur youtube regarder des vidéos qui font peur. Je n'irai plus jamais à la salle de bain.

J'ai fini par me coucher en laissant allumée la lampe orange sur le piano et en tentant de me convaincre que la respiration régulière que j'entendais au loin, vers la cheminée, était la mienne. J'ai invoqué quelques anges et j'ai caché le portable sous l'oreiller.

Ils ne nous auront pas. On va s'en sortir, Flamme-A.

Qu'ils essaient de rappeler un peu pour voir...

Monday, May 26, 2008

Porte-fenêtre












Elle a mis ce matin son joli nouveau débawdeuw bwitannique qui lui va si bien... So cute, so sexy, et très classe, vraiment. Celui qu'elle a reçu hier, à un repas de famille, dans cette belle maison où elle ne sera bientôt plus invitée. Ils ne se doutaient de rien, le scandale dansait discrètement entre les feuillages des arbres magnifiques du jardin...
"Alors, ce voyage en Belgique ? Vous reprendrez une part de gâteau ? Du champagne ? Quelques fraises ? Un morceau d'agneau, allons..."

Elle reprendra sa part de gâteau bientôt, oui.

Dorénavant, aux repas de famille, aux moisiversaires et autres fêt'taaa mèr', il faudra faire des gâteaux sans sa part, des tartes à la forme fantaisiste, dépourvues de la part manquante, la plus grumeleuse. La part pas assez cuite.

Certains ajoutent un couvert pour l'invité inattendu.
Elle, prétentieuse, voudrait qu'on fasse des plats incomplets pour marquer son départ.
Un verre brisé ferait l'affaire.
Une fourchette édentée.
Une chaise manquante à sa place habituelle, près de la porte-fenêtre (entre-ouverte).
Tiens, elle aurait dû en parler à l'avocat ce matin. Ca doit s'arranger, ce genre de choses...
Après tout, ne lui a-t-il pas assuré au téléphone que "tout était possible". Elle a rigolé, un peu trop fort. Silence gêné. Il a fini par rire aussi, puis a rapidement changé de sujet.

Elle n'est pas la première à quitter cette famille dont l'arbre généalogique est de plus en plus large et de moins en moins élancé. Il y a d'autres fantômes dont on ne prononce pas le nom à table. Elle a souvent été tentée d'aborder ces sujets, de sortir soudainement un jeu de cartes de dessous la nappe à l'heure du dessert, et de s'exclamer avec une voix puissante à faire trembler les tasses en porcelaine, une voix à la Malraux : "Dans la famiiille B., je demaaande..."
Vite-vite, "vous reprendrez des fraises ?". Allons, elle n'osera tout de même pas parler la bouche pleine.
Peut-être que bientôt les repas de famille ressembleront au jeu de la chaise manquante ? Tout le monde courra affolé autour de la table, sur laquelle il ne restera plus qu'un couvert et tout contre, un seul siège, branlant ?
Ou peut-être qu'au contraire ce sera le jeu des chaises en trop ? Les chaises des absents toujours plus nombreuses sans que l'angoisse de perdre la sienne ne faiblisse chez chacun des heureux rescapés de la grande dispersion ? Et une pyramide de parts d'un gâteau au chocolat d'année en année de plus en plus grand... L'éternel agneau prenant d'un repas à l'autre l'aspect d'un mouton toujours plus monstrueux. Des piles de débardeurs anglais à offrir.
L'ère de l'excédent marquée par l'absence.
Oui, c'est mieux qu'un gâteau défaillant.
Moins mégalo.

Elle l'aimait bien, ce jardin un peu triste.
Elle a pleuré un petit peu dans la voiture, au retour, sans que ça se voit, merci les cheveux en bataille, sans que ça s'entende, merci Bjork.

De toute façon je n'ai jamais aimé l'agneau.


Wednesday, May 7, 2008

Là-bas


Dans quarante-huit heures, si la Providence continue de croiser ses doigts célestes, je serai peut-être en train de dormir là-bas, non loin du saule rieur dont je garde précieusement quelques feuilles séchées dans le tiroir de mon bureau. Il m'a manqué depuis notre court contact sous une pluie d'automne et je me réjouis de caresser bientôt ses nouvelles feuilles vertes. A quelques kilomètres de là pousse également un chêne maudit, très ancien, d'aspect maléfique bien qu'émouvant. Je ne l'ai vu qu'en photo, mais cela m'a suffi pour frémir un peu. Une princesse est passée à trépas sous cet arbre, en 774. Elle est morte d'épuisement dans sa longue fuite, une histoire triste, pleine de contradictions et assez mystérieuse. J'ai hâte de pouvoir triturer ses branches et vérifier si mes doigts se tordent, comme c'est arrivé par le passé à quelques malheureux imprudents, nondidjou. Il y a enfin, un peu plus loin encore, un endroit très étrange, où au début du XIIIe siècle, une jeune Juive assez connue avec son bébé très célèbre dans les bras s'est réfugiée, lors d'un incendie, dans le feuillage d'un arbre, peut-être un sorbier. Le seigneur des lieux, un comte, a cherché à moult et moult reprises à s'en approcher, mais à chacune de ses tentatives, son cheval reculait de cent pas...

Oui, je compte les heures et m'étonne qu'elles s'écoulent si discrètement, sans revers, sans bruit. Quelques phrases désobligeantes tout au plus. Je sais pourtant que je serai sur mes gardes jusqu'au dernier moment.
Ma valise est presque faite, il me reste un bouton à recoudre, le même, pour la troisième fois cette année, il faut croire que je couds très mal ou/et qu'il aime ça, le coquin. Demain, derniers détails à régler avec la jeune fille qui me remplacera auprès du petit ours. La soeur de l'ours sera à mes côtés durant les quatre premiers jours de cette cavale, puis rentrera seule, du haut de ses 11 ans 3/4, car sa mère est assez grande maintenant pour voyager sans surveillance. Une fois de plus, je me sentirai un peu nue sans eux. Une fois de plus, j'ai terriblement envie de me sentir un peu nue.
Sous le saule rieur, à l'ombre du chêne maudit et à cent pas de l'inabordable sorbier.

Wednesday, April 30, 2008

Retours
















Dans une semaine, je vais reprendre un train vers le Nord.
Ce n'est pas une trève, ni une fuite, ni même une prise de recul. Je sais juste qu'une part de moi, peut-être la plus vraie, y est restée et il me faut à tout prix la retrouver. Je l'y ai emmenée en novembre, silencieuse et souriante. Elle s'est mise à babiller. Elle n'a pas fini de me parler, elle a encore des choses à me dire. Je voudrais qu'elle ne perde plus jamais la parole. Elle a refusé de me suivre, de revenir avec moi dans le Sud. Elle me souriait sur le quai d'une gare belge. Savait-elle que tôt ou tard je reviendrais ? J'aime la confiance patiente que cette part de moi a en moi. Je ne pars donc pas, je retourne. Abattue, courbatue, combattue... Mais je serai venue...

Ces trois derniers mois étaient intenses et éprouvants, à tous niveaux.
J'en sors fragile, mais de moins en moins faible.
J'ai le sentiment de marcher dans le brouillard, mais je marche enfin, et je sais dans quel sens je me dirige. J'ignore presque tout de la route en elle-même, elle ne ressemble en rien à ce que je connais et me fait par moments très peur. J'ai pourtant l'intuition que c'est la mienne.

détail d'un dessin prophétique de Margaret L. (1978) :)

Thursday, February 14, 2008

Supplique optimiste












Saint Valentin,
ne priez pas trop fort
pour ceux qui s'aiment en secret.
Ce n'est pas de votre ressort,
vous êtes un martyr chrétien,
n'intercédez donc en rien.
Cédez.
Accordez-leur, s'il le faut,
quelques obstacles encore,
mais avec une grâce ailée,
riante et sans remords.
Pour qu'ils soient toujours
un peu en chemin,
à défaut d'un abri.
Ou sur les sentiers de traverse,
loin des rumeurs austères
et du bruit.
N'arrêtez pas pour eux le temps,
n'effacez pas l'espace,
rendez-le juste plus sensible
à leurs coeurs-calebasses.
Gardez-les de la perfection
et des bonheurs patents,
des certitudes sans questions,
qui se protègent des vents
et craignent l'ombre d'un doute.
Prévoyez-leur un peu d'imprévu.
Rien de figé et rien d'avance couru.
Aucun coûte que coûte.
Juste ce qu'il faut d'infini
et de patience fébrile.
Un peu de lumière discrète,
joyeuse et agile,
un peu de silence serein,
un peu de tout.
Beaucoup de riens.
Une sieste.

Saint Valentin,
ils prendront soin
du reste.

Wednesday, February 6, 2008

Au nord












Là-bas, dans ce café, vous étiez soulagée, loin de tout.
Mais ce n'est que dans le troisième train, celui qui a roulé lentement vers le nord, vers la mer, que vous avez commencé à vous sentir vraiment libre. Vous étiez un peu surprise, car vous vous imaginiez que ce sentiment de liberté s'inscrirait un peu autrement en vous. Vous pensiez avant de commencer votre voyage qu'il y aurait un moment flou, imprécis, où vous souffleriez enfin, sans penser à rien. Pas du tout. Etre libre, c'est être enfin concentrée, enfin joyeusement tendue, parfaitement attentive aux secondes qui passent, tous vos sens déployés. Un peu comme avant l'amour.
Ce n'est pas ne penser à rien.
Ce n'est pas oublier le passé.
C'est être là, avec votre passé proche et lointain tellement présent en votre âme qu'il n'est nul besoin d'y penser pour le sentir gigoter. Vous le caressez sans réfléchir, comme on caresse parfois un briquet dans sa poche, un ticket de metro, sa propre main. Il regarde avec vous par la fenêtre du train, heureux d'être là. Il décrypte les noms des petites gares sur les panneaux rouillés, il a le droit d'être là avec vous, votre passé proche, décoiffé, étonné. Comment le faire sourire si ce n'est en l'emmenant avec vous, en lui faisant prendre l'air ? Vous ne prenez pas l'air d'ailleurs, l'air vient à vous de lui-même lorsque les portes s'ouvrent, les voyageurs descendent.
Maintenant, il ne reste plus qu'une centaine de kilomètres et deux personnes dans le wagon qui vous sourient lorsque vous croisez leur regard. Vous vous demandez ce qui les rend si aimables, et vous vous rendrez compte dans les jours qui viendront que tout le monde vous sourit et vous regarde dans les yeux, dans les rues, les différents lieux, les cafés, les boutiques. Il vous faudra quelque temps pour vous habituer à ce plaisir, pour remarquer que vous souriez aussi, que vous chantonnez même en marchant. Qu'être timide a quelque chose à voir avec le fait d'être pressée. Etre vous-même a quelque chose à voir avec le temps, la lenteur et la solitude. Une lenteur qui n'a rien en commun avec le manque d'énergie ou l'indécision. Une lenteur puissante, souveraine et gourmande. Une solitude qui ne vous sépare de rien, tout en vous donnant de l'espace. Vous pensiez en partant pouvoir enfin vous retirer, vous cacher, souffler. Et c'est tout le contraire qui vient vous surprendre, comme si on vous pressait d'ouvrir le dictionnaire des antonymes : vous avancez, vous vous orientez et vous inspirez...
En regardant par la fenêtre du train les maisons en briques rouges, vous vous demandez si vous aimeriez vivre dans l'une d'entre elles. Aujourd'hui vous savez qu'une part de vous, celle qui vous caresse sans penser à vous, y vivra éternellement désormais.
Le portable sonne, quelqu'un vous annonce qu'il est devant chez vous, qu'il avait rendez-vous, que... Il vous faut quelques secondes pour vous rappeler que vous n'y êtes pas, que vous vous en fichez un peu, que ce n'est pas votre rendez-vous, ni votre téléphone. Vous vous dites qu'on vous a forcée à le prendre pour vous surveiller, mais aussi pour vous obliger à participer à ce qui se déroule en votre absence. Vous ne pouvez pas vous empêcher de rire. La personne au bout du fil se met à rire aussi. Elle vous souhaite bon voyage.
Oui, là-bas, vous êtes absente.
Mais vous n'êtes pas là-bas.
Vous êtes ici, donc présente. Tant mieux si ce genre de coups de fil vous permet d'en prendre conscience.
Le chauffeur de taxi qui vous amène au premier hôtel de votre périple vous regarde attentivement tout en vous donnant toutes les réponses à vos questions concernant cette ville - le caprice d'un doigt posé sur un atlas - que vous ne connaissez absolument pas. Il vous demande ce que vous avez quitté et pour combien de temps et face à votre hésitation, si ce départ ne constitue rien de fâcheux. Et vous réalisez soudain que c'est très fâcheux, certainement, mais tellement loin à présent, que cela vous concerne, mais ne peut vous atteindre.
Il vous conseille un endroit sympa où boire une bière et manger le soir, et vous dépose devant l'hôtel. Vous reprenez vos sacs et attendez qu'il s'éloigne. L'air sent bon la mer, le poisson, le nord... Ces quelques dizaines de secondes sur le trottoir, avant d'entrer à l'hôtel, resteront gravées en vous. C'est la fin du trajet, le début du séjour. Vous observez la place, le bâtiment, vos bagages. Votre reflet dans la baie vitrée.
Vous ignorez complètement la couleur des jours qui viennent, et cela vous réjouit tellement.
Etre libre, ce n'est pas planifier sans craintes le futur. Rien de plus triste et de plus stressant...
C'est regarder avec curiosité autour de soi. Avoir une faim de sept cent cinquante kilomètres et une adresse en poche, vantée par quelqu'un qui ne connait rien de vos goûts. C'est être responsable, oui, si Sartre insiste, mais ce n'est pas seulement répondre, c'est aussi poser mille questions. J'allais écrire se poser mille questions. Mais non, c'est les poser vraiment, à voix haute, en regardant les gens dans les yeux.

Monday, February 4, 2008

Eponge, 3x/jour, au moment des repas.












(...)

- Ce n'est pas bon le ressentiment, cela vous ronge de l'intérieur.

- Mon problème est que cela me ronge surtout de l'extérieur.

- Vous vous sentirez mieux en passant l'éponge, au moins par-ci, par-là.

- Je ne pourrai passer l'éponge par-ci, par-là, que lorsque je me sentirai mieux.

(...)


Pour la première fois de sa vie, elle a reçu sur une ordonnance le titre d'un livre à lire. Je ne me rappelle plus du nom, c'est dans son sac, elle a la flemme d'aller vérifier, il y avait "loups" dedans. L'idée lui plait. Leur assez longue conversation moins.
Elle n'y va pas très souvent. Les vaccins des enfants, tout ça.
J'aime beaucoup son médecin traitant, mais des fois, elle et moi, on trouve que ça nous ferait du bien qu'il aille voir un psy.
Aujourd'hui, elle consultait pour moi. Je lui fais mal. Ca ne se voit pas trop, mais ça s'entend. Il craque, dit-elle en parlant de moi. Et si je pouvais parler, je dirais la même chose d'elle.
Il faudra donc passer l'éponge avec l'autre main. D'ici-là.

Avec mes ressentiments les meilleurs,

Son poignet gauche.


Photo : café au lait au Bar du Centre.

Tuesday, January 29, 2008

Souvenir (1)


Je ne voulais pas être Sergent Garcia.

"Tu n'as pas le choix. Vous devez m'obéir en l'absence des parents, Benny Hill et toi !" nous répétait-il furieusement à chacune de nos tentatives de révolte.
Oui, c'était vrai, telle était la consigne que nous avions reçue au moment où mes parents montaient dans la voiture.

Benny Hill, ma petite soeur, avait six ans. Lors de l'attribution de nos nouvelles identités et de nos nouveaux genres, mon grand frère, douze ans, avait eu la générosité de lui permettre de choisir le personnage dans la peau duquel elle allait vivre les journées à venir. Elle avait voulu dire "Buffalo Bill", mais s'était trompée... Au bord des larmes devant nos fous-rires, puis en crise, nous distribuant des coups de pied pour les recevoir très rapidement en retour et pleurer de plus belle, elle nous avait supplié de lui donner une dernière chance. Celle-ci lui fut refusée : ma soeur est restée Benny Hill et ce surnom l'a poursuivie jusqu'à l'adolescence.
C'était toujours mieux que "petite, violette et invisible", autre petit nom qu'elle s'est traînée pendant une bonne partie de son enfance.

Maman était ravie d'accompagner mon père à sa conférence, de quitter la Suisse qu'elle détestait ne fut-ce que pour trois jours, de revoir des amis, flâner dans les galeries d'art, retrouver Paris où elle n'était pas retournée depuis des années. Son sourire était déjà là-bas lorsqu'elle nous disait au revoir. Elle ressemblait à une princesse avec son joli chapeau bordeaux, ses bottines en cuir, son foulard de soie, tandis que moi, je me transformais déjà en gros moustachu débile. Assise sur un container-poubelle, en face de notre jardin, je regardais s'éloigner leur voiture, je pleurais en les maudissant, le professeur et la princesse. Surtout le professeur, car une fois de plus il me séparait d'elle, une fois de plus je la haïssais à cause de lui.
Zorro vint me rejoindre, une petite grimace sur le visage : un Sergent Garcia avec des nattes blondes, c'est déjà pas terrible, mais si en plus il chiale...

Bon, bon, je ne chiale plus. Nous soulevons les lourds couvercles des containers.
Parmi les sacs poubelles, nous avions trouvé un jour plusieurs balles de tennis neuves. Une autre fois, une vingtaine de revues avec des dames solidement dévêtues. Mon frère était un peu gêné, et ce fut cachés dans deux parties du jardin opposées que nous avions chacun, en solitaire, attentivement étudié les magazines en question.
Cette fois, nous ne trouvons que le cadavre d'un petit canard. Mauvais présage.
C'est un peu beaucoup pour Sergent Garcia qui n'a même pas eu le temps de sécher ses larmes. Je rentre en courant à la maison rejoindre Benny Hill qui regarde La Petite Maison dans la Prairie.

"Non, crie Zorro qui m'a suivie, sur Antenne 2, il y a Tom Sawyer qui commence dans deux minutes. Vous devez m'obéir."

Ma soeur, virée de son fauteuil préféré, pleure. Elle a peur de Joe l'Indien et puis elle a faim, c'est l'heure du goûter et nous avons mangé tous les biscuits sans penser à elle. Mon frère compte l'argent que lui ont laissé les parents.

"Je dois rendre des comptes sur les dépenses" nous dit-il d'un air très sérieux, enfourche son vélo et revient avec des pochettes surprises, pleines de chewing-gums, de bonbons et de casse-têtes. Il en a pris une de plus.

"Celle-ci, annonce-t-il, c'est pour celui qui sera le dernier à adresser la parole aux autres à partir de maintenant. Le premier qui parle est éliminé."

Tout le monde s'applique, on est autorisé à rire, à se battre aussi, car ce silence forcé y est très propice. Puis les minutes deviennent longues, on va dans nos chambres, on se croise l'air idiot, ce n'est plus très drôle, il faut inventer un piège. Zorro se met à châtouiller Benny Hill. Elle rit, puis craque.

"Arrêeeteuh !" Ca y est elle pleure : "C'est d'la triche, c'est pas juste !"

"Elle a dit arrête-c'est-d'la-triche-c'est pas-juste !" s'exclame Zorro, ravi, puis se mord la langue.
J'ai gagné, je reçois le lot. J'ai mauvaise conscience, je n'ai pas pris la défense de Benny Hill, ils me regardent méchamment tous les deux. M'en fous, c'est ma pochette, je partage si je veux.

"Je me passerai de ta grâce..." marmonne Zorro pâle de rage et s'éloigne.


La nuit tombe, demain c'est l'école, il faut préparer le souper.

"Je fais des pâtes, Benny Hill met la table, et Garcia fait la vaisselle après manger." ordonne Zorro.

"Non, je ne mettrai pas la table, de toute façon je n'ai pas faim." répond Benny Hill.

"Tu feras ce que je te dis de faire, Benny Hill, sinon tu ne mangeras plus rien jusqu'au retour des parents et tu mourras de faim."

"Ouais, c'est ça, c'est ça."

Zorro est en colère, mais ma soeur a toujours eu tendance à tout prendre à la rigolade, jusqu'à ce que les choses dégénèrent.

"Je ne mourrai pas de faim."

"Ah oui ? Et qu'est-ce que tu mangeras, espèce d'idiote ?" crie-t-il depuis la cuisine, en barrant le passage pour bien lui faire comprendre qu'elle n'y rentrera pas pour trouver du ravitaillement.

Elle regarde autour d'elle, réfléchit un instant et déclare calmement : "Le chien. Si je devais vraiment mourir de faim, je tuerais le chien et je le mangerais."

Nous autres, Zorro et moi, protestons immédiatement, sincèrement choqués.
Ca aussi elle se le traînera toute sa vie. Nous ne lui pardonnerons jamais la froideur avec laquelle elle a énoncé cette hypothèse. Ce jour-là, elle est allée trop loin.

Puisque c'est comme ça, elle sera punie. Elle a le choix entre trois châtiments. Ne pas regarder Disney Channel avec nous ce soir. Etre privée du droit d'approcher le téléphone lorsque les parents appelleront. Ou sortir le chien matin et soir jusqu'à leur retour, en plus des corvées qui lui reviennent. Benny Hill pleure, nous donne des coups de pied, en reçoit, me tire les cheveux, nous insulte et finit par choisir la punition n°1. Elle sortira quand même le chien ce soir, même si nous craignons un peu, Zorro et moi, de le confier à cette meurtrière potentielle. Et ironie du sort, elle sera aux toilettes lorsque les parents, d'excellente humeur, nous appelleront vers minuit, un peu éméchés.

"Dors bien, Kitoushe, ne pleure pas et n'oublie pas de jouer du violon chaque jour." me dira mon père.

"Les cafards sous l'oreiller, les milles-pattes dans le pyjama" ajoutera ma mère et cette phrase, cette berceuse quotidienne et sacrée, de l'entendre au téléphone, dans le brouhaha lointain des verres qui s'entrechoquent et des rires, ça me fera très très mal. Je les déteste. Je jouerai du violon si je veux.


"Je ne ferai pas la vaisselle, gros débile, je n'ai pas fini mes devoirs et je ne retrouve pas ma fiche de math."

Pour Zorro, se faire traiter de gros débile est un affront. Il me soulève du tapis sur lequel je me suis allongée pour faire mon exercice de géométrie et crie :

"Tu feras ce que je te dis, et tu te grouilles ! Tu as dix minutes avant le début de Disney Channel. Si t'as pas fini, tu ne regarderas pas la télé, t'as compris ?!"

"Arrête de gueuler et lâche-moi."

Je reçois un coup de pied, puis il me bloque, je ne peux plus bouger, alors je lui crache dessus, en plein visage.
Là j'ai vraiment poussé le bouchon trop loin. Il part en courant chercher le fusil à plombs, le charge et me menace.

"Tu fais la vaisselle ou tu le regretteras."

Je suis un peu perplexe. Le "tu le regretteras" je le connais bien, aussi bien que ma grâce dont il se passera. Mais me menacer avec le fusil, ça il ne l'a encore jamais fait. Je sais bien qu'à cette distance il ne peut pas me tuer, mais il risque de me faire mal. Alors j'avance les bras en l'air jusqu'à la cuisine et je nettoie sagement les assiettes, le canon à trente centimètres du visage. Je ne pleure pas et au bout de quelques minutes, je finis par trouver toute cette situation un peu ridicule. Je vois bien que la carabine commence à devenir lourde. Zorro semble avoir une crampe. La tension tombe, le canon s'affaisse. Maintenant ce sont mes jambes qui sont visées, puis mes pieds. On entend les pubs à la télé.

"Tu as de la chance" me dit mon frère et s'en va au salon.

Benny Hill revient de la promenade avec le chien et s'en va vexée à l'autre bout de la maison, un pot de Nutella sous le bras.


Je m'installe sur le canapé, à côté de Zorro. Je lui fais un peu la gueule.
La première nuit ne fait que commencer.

Elle sera longue et terrifiante.... ;)

Friday, January 25, 2008

Au feu rouge












A Kypon sheli, en clin d'oeil à notre conversation de tout-à-l'heure :)



"Moi, monsieur le chauffeur de taxi, j'ai tout à fait le droit de haïr mes ennemis et de ne pas bénir ceux qui me persécutent. Contrairement à vous, je ne suis pas obligée de tendre l'autre joue et j'ai même le devoir de me défendre. Je ne dois pas me venger, mais je pardonne si je veux. Et je refais confiance si je peux. D'ailleurs entre "ne pas pouvoir pardonner" et "haïr" il y a une nuance.
Moi, monsieur, je dois juste ne pas "haïr mon frère en mon coeur". (Lév. chap XIX)
Le coeur a d'autres fonctions que celles d'un dépotoir.
C'est comme avec les cartonnettes, bouteilles vides, boîtes de conserves. C'est bien beau de faire le tri chez soi, caisse bleue, caisse verte. "J'ai une décharge dans la cuisine, mais attention, je préserve l'environnement." Non, non, il y a un moment où il faut aller aux bennes. D'ailleurs j'adore aller à la benne "verre" et balancer les bouteilles vides de toutes mes forces, pour tenter de les pulvériser. (Ce n'est pas évident, le trou est trop petit pour les lancer avec élan, mais je fais de mieux en mieux.) Ca me défoule.
Si je hais quelqu'un - c'est regrettable d'en arriver là, je vous l'accorde - je dois le lui dire, et lui expliquer pourquoi. Sans mélodrame mais sans chichis non plus. De préférence pas de pétage de plombs, pas de i-hate-you-fucking-bloody-hell-i-will-kill-you, aaaaaaaaah, avec les larmes, la veine sur la tempe prête à exploser, et tout. En arriver là, c'est avoir déjà un peu trop refoulé. Il y a d'autres formules, plus appropriées. Plus écolo, si vous voulez. Qui préservent l'environnement et nettoient le coeur. Je ne vous les dirai pas, tss, tss. Peut-être bien que je ne les connais pas, mais ça ne vous regarde pas de toute façon. Je ne ferai pas de prosélytisme, je ne suis pas missionnaire, ça n'existe pas ça, chez nous. Si si, on fait des pétages de plombs, nous aussi. De sacrés pétages de plombs même. Mais vous... euh... Vous, depuis deux ans, vous êtes converti, alors tendez l'autre joue - et celles de vos enfants aussi - et bénissez ceux qui vous maudissent. Tenez, le conducteur, là, par exemple, qui vient de vous klaxonner dessus en vous montrant son majeur. C'était une bonne femme en plus, ah ah ah, oh la honte. Alleeez, bénissez-la, j'attends. Bon, bon, ça va, on est arrivés de toute façon. Déposez-moi là, s'il-vous-plait. Non, non, je ne pleure pas, j'ai juste une poussière dans l'oeil depuis cinq cents kilomètres. Vous prenez les chèques ?"

Wednesday, January 23, 2008

Entracte... :(

Sunday, January 20, 2008

Ire














J'aimerais repartir très loin à nouveau. Retrouver le chat auquel j'ai donné ma langue il y a longtemps.
La reprendre. Me mettre à parler, me remettre à écrire au moins.

L'éloignement et la parole ont quelque chose en commun.

Le petit ours par exemple s'est mis à parler pour la première fois lorsque je me suis éloignée de lui.
Au bout de quarante-huit heures. On m'a prévenue par téléphone, avec une certaine gravité, un soupçon de reproche dans la voix, une pincée de désapprobation : "Ca y est, ton fils parle."
Cela s'est passé dans une grande surface. Depuis sa poussette stationnée devant le rayon charcuterie, après avoir longtemps tourné la tête dans tous les sens, dévisagé les personnes qui lui souriaient ou le snobaient, il a prononcé sa première phrase : "Maman ? Maman ? Maman pas là."
Il n'avait jamais dit "maman" jusqu'ici.
J'aurais aimé qu'on me mente un peu, qu'on me dise les choses autrement.
Qu'on situe cette scène ailleurs que dans un supermarché. Je ne sais pas moi, qu'on me dise : "Ca y est, ton fils parle. Il regardait ta photo et il a dit avec un grand sourire : Maman est là ".
Ou, à défaut, j'aurais voulu pouvoir me téléporter un instant vers cette grande surface. Etre invisible pour tout le monde, sauf pour lui. Lui faire un sourire, cachée entre le rayon charcuterie et le rayon surgelés.
Les paroles suivantes, il les a prononcées au téléphone, à plusieurs reprises et à mon intention. "Allôô ?" et "bisou".
"Caca, pipi" et "miam miam" sont venus plus tard, à mon retour.

"Les sentiments pour sa maman avant les besoins" s'est réjoui la maman toxique, la maman pesante, lourde, qui ne s'éloigne que pour mieux se téléporter.

La contiguïté et l'impossibilité de s'exprimer ont quelque chose en commun, a fortiori.

Alors on fait semblant de prendre du recul, on s'envoie des cartes postales à soi-même. On ouvre un blog. Rédiger, aperçu, modifier.

Une colère sourde ne me quitte pas depuis deux jours.
Sourde mais pas muette. Avant de la libérer, je la retiens pour l'observer de près, entendre ce qu'elle a à me dire. Sourde mais pas aveugle. Elle m'embrasse et m'observe de près, elle aussi. On me dit d'une voix douce et dalaïlamique qu'elle n'est pas de bon conseil. J'écoute parce que je fais semblant d'être polie, mais il y a un truc qui me dérange des fois chez Leurs Saintetés, c'est qu'ils n'ont jamais mal aux ovaires, peur pour leurs morveux quand ceux-là ont de la fièvre, de scrupules de n'avoir aucun scrupule de mentir, trahir, maudire.
Bon d'accord, la colère n'est pas de bon conseil, mais pour l'analyse critique elle se défend pas mal, je trouve.
Depuis deux jours et deux nuits, toutes les pensées et conversations ne font que l'alimenter.
Ce serait bien qu'elle me lâche la première, cela ferait moins de dégâts. Qu'elle se rende. Qu'elle se heurte à mes défenses avant de les épuiser.

Je me mets à souhaiter du mal aux gens. Il y en a même un à qui je l'ai dit, en face, en quatre yeux. D'autres que je maudis par contumace.
Ce n'est pas très glorieux et c'est risqué, surtout lorsqu'il s'agit de nos frères siamois.
Quelques organes en commun, tout ça.
On nous a cousus ensemble, par erreur. Pas à la naissance, non, un peu plus tard.
Si, si c'est possible.

Wednesday, January 16, 2008

Petit-crème












Après la petite gare et la plus grande, voici l'immense.
La dernière fois que vous avez mis les pieds dans cette belle grande ville où l'on peut, selon les dires de l'ex-belle-mère d'une amie, vivre heureux même sans amour, c'était il y a presque sept ans. Vous étiez, tout comme à présent, seule et heureuse, pour quelques jours.
Parce que oui, vous êtes heureuse d'être là. Et vous vous dites en sortant du train qu'il y a une différence entre "être joyeuse" et "être heureuse".
Joyeuse, vous savez l'être parfois (pas toujours) même quand ça ne va pas, vraiment pas. On vous reproche d'ailleurs cette joie inadéquate, on vous soupçonne de faire black out sur la réalité. Vous vous surprenez même à vous délecter quelquefois de ce qu'on vous reproche, étonnée de cette richesse de synonymes de votre personne. Vous vous dites qu'on n'a pas fini de se découvrir dans le regard, même très agacé, d'autrui. On vous attribue une caractéristique nouvelle et vous vous sentez non pas plus lourde, mais plus nue. Ce n'est pas toujours à votre avantage ni agréable, mais c'est parfois pratique. Comme si chaque étiquette dont on vous affuble vous débarrassait avec une disgrâce souriante de mille autres dont on voulait à tout prix vous parer avant que vous ne déceviez. Qu'il est bon parfois de décevoir l'autre, vraiment...
Etre heureuse, c'est être quelque part et ne pas penser à autre chose. Etre vraiment là.
Et vous êtes vraiment heureuse d'être vraiment là avec votre valise à roulettes et votre sac beige.
Un monsieur vous aide, sans que vous le lui ayez demandé, à sortir vos bagages du train. "Ce n'est rien, vraiment" vous dit-il en souriant et disparait dans la foule. Vos bagages sont lourds, vous ne pouvez pas courir derrière lui, mais vous avez du plaisir à vous imaginer foncer comme dans la vieille pub de déodorant dont vous ne vous rappelez plus le nom pour le rattrapper sur l'escalator, lui offrir un bouquet de fleurs et lui souffler : "Les anges de Dieu vous le rendront au centuple..." (ce n'était pas vraiment comme ça dans la pub, ils s'embrassaient à la fin, mais ce n'est pas grave) Et lui de vous répondre : "Je suis un ange, justement, vous n'avez rien compris. Je suis le soixante-cinquième ange sur cent à vous rendre au centuple ce service pour la fois où en 1982, vous avez proposé à votre voisine, une dame très âgée, de sortir régulièrement sa poubelle..." Vous auriez bien aimé lui dire que merci, mais ce n'était pas la peine vraiment, que c'est votre mère qui vous ordonnait de sortir les poubelles de Mme M., elle avait parfois tendance à se prendre pour le séraphin suprême, votre maman, et vous considérer comme un de ses ministres-chérubins, et que Mme M. avait sans doute mérité qu'on lui rende ce service au centuple, car elle avait peut-être elle-même dans sa jeunesse... Mais il a bel et bien disparu, et vous, vous risquez de manquer votre dernière correspondance à l'autre bout de la ville si vous ne trouvez pas un taxi sur le champ.
Le chauffeur vous annonce la couleur dès que vous êtes installée sur la banquette de sa voiture. "Je suis d'origine sri-lankaise, je suis né bouddhiste, mais il y a deux ans, je me suis converti au christianisme. Et vous ?"
Vous avez envie de rire et de lui pondre un truc invraisemblable, du genre : "Je pars au Sri-Lanka justement, j'ai très mal vécu mon excommunication il y a deux ans, je tente de renouer avec le spirituel par le biais d'une retraite dans un temple bouddhiste..." mais vous lui dites la vérité et il vous répond : "C'est un miracle que vous soyez là, Hitler a bien failli vous anéantir, hein ?"
Oui, il a raison le monsieur qui est né bouddhiste, nous longeons la Seine, il fait un temps splendide, c'est vraiment un miracle. Vous avez très envie d'un petit-crème et d'une cigarette, pipi aussi. Mais chaque chose en son temps. Profitons du feu rouge pour faire une prière oecuménique, une prière kilométrique, un cantique mécanique. La vôtre sera très courte, tremblante et égoïste, ce sont les seules qu'on écoute attentivement au Ciel. Gardez les en paix, les petits ours, en paix et à bonne distance de moi. Maman est partie, qu'ils en profitent bien. C'est un miracle, oui. Combien je vous dois, vous prenez les chèques ?
Il vous reste trente minutes avant le dernier train que vous comptez prendre. Il y a plusieurs cafés en face de la gare. Vous choisissez "Au Rendez-vous des Belges". Vous ne savez pas encore que la gare dont vous repartirez dans dix-sept jours sera une gare belge.
Mon Dieu dites-moi, quelle heure est-il, je vous roule une clope si vous voulez, qu'il est bon d'avoir trente minutes et une tasse de café devant soi, pas de billet valable, un portable qu'on vous a forcée à emporter et que vous éteignez avec candeur, et personne, personne au monde qui sache que vous êtes là. Mon Dieu, vous ne connaîtrez ce bonheur que le jour où plus personne ne croira en vous.
Vous serez comme moi, irragiungibile. Le plus beau synonyme, celui qui vous sied à merveille, car personne pour vous l'attribuer.
Injoignable, entre provenance et destination. Même pas dans le train qui relie les deux. Entre deux trains, nulle part. Vraiment là.

Monday, January 14, 2008

Martine prend l'avion

Et à propos de trains, il y a exactement deux lunes, vous l'avez fait.
Vous avez quitté votre gare, cette même gare où il y a quelques années vous étiez arrivée en France.
Il vous a fallu ruser, argumenter, maudire, bénir, rêver, beaucoup rêver surtout, pour monter dans ce train. Partir, pour la première fois depuis sept ans complètement seule pour plus de quelques heures. Pour dix-sept jours, oui monsieur, deux jours de plus que prévu, grâce aux grèves, vive les grèves.
Seule. Sans eux, sans lui, sans elle, sans les animaux, sans le "à ce soir". Avec une valise à roulettes élégante comme dans les pubs des lignes aériennes ou peut-être dans "Martine prend l'avion", je ne sais plus. Et des chaussures à talons, qui vous ont valu une torsion du poignet gauche à la descente du troisième train, si, si, c'est possible.
On a bien essayé de vous faire frémir sur le quai : "regarde ton fils, il pleure, il veut pas que maman elle parte."
Vous avez frémi oui, mais pas sur le quai, ah ah. Quand on ne vous voyait plus, deux minutes plus tard, dans le wagon bondé, près des wc, sur le strapontin. "Regardez, les voyageurs, maman elle part, ça ne se voit pas mais elle est très contente de partir, elle a juste une poussière dans l'oeil, parce qu'ils étaient trois, le grand, la petite et le tout petit, les trois ours, et des deux qui savent parler aucun n'a dit "bon voyage" et ils tiraient la tronche comme si j'étais une sorcière, ils se trompent de conte, je suis Boucle d'Or, et je partirai si je veux, ça lui fera une belle jambe, j'espère que les enfants seront insupportables et la pétasse qui n'arrête pas de me regarder avec mes yeux qui coulent elle va se prendre un strapontin dans la gueule."
Ca c'était le premier train : les vingt-six premières minutes du voyage.
Une grande gare ensuite. Vous ne vous rappelez pas de grand chose, sinon de la dame-pipi hargneuse qui gronde un monsieur d'un certain âge. Il n'a pas lu l'affichette où il est pourtant écrit vert sur blanc que le règlement se fait avant d'accéder aux urinoirs. Vous vous recoiffez, vous vous trouvez pas mal dans le miroir crasseux, vous pensez à vos vitres que vous aviez planifié de nettoyer avant l'automne, vous souriez, vous avez envie de dire "bon voyage" à la dame-pipi et "allez, aujourd'hui c'est moi qui paie, je vous offre une tournée" aux autres voyageurs qui attendent devant les toilettes. Vous vous maîtrisez.
Vous prenez votre première correspondance, sans billet valable ni réservation, car vous avez "anticipé votre voyage" de deux jours, à cause des grèves. On vous fait quitter assez rapidement la première place où vous vous installez. Vous craigniez un peu cet instant et d'un seul coup, vous vous sentez soulagée, prête à subir le même cirque autant de fois qu'il y a de places. Cela vous occupera, vous n'avez pas pris de magazine pour la route. Le wagon du TGV est presque vide, vous avez encore l'embarras du choix. Vous optez pour la place 89, parce qu'en hébreu, c'est la valeur numérique de "sur la lune". Et que le siège de la 88 ("dans la nature") est contraire au sens du voyage et vous ne comptez pas regarder en arrière, même si le quai avec les trois ours est déjà loin, à cinquante kilomètres, 1/14eme de la route qu'il vous faut faire pour atteindre cette ville où vous n'avez jamais mis les pieds et où vous ne connaissez personne.
Le vilain monsieur en bérêt qui s'assied à côté de vous s'inquiète du départ un peu retardé. Vous voulez le consoler, mais vous ne savez pas quoi dire, alors vous dites "Hé bien moi, je n'ai même pas le bon billet !" Il vous observe méchamment, l'air de dire "Oh, ça va, vous !" puis son regard glisse sur le coin de vos lèvres, il défronce les sourcils une demi-seconde, se reprend et vous scrute avec encore plus de mépris. Vous avez envie de rire. Un peu moins lorsqu'arrive le contrôleur. Vous êtes assez surprise d'entendre : "Vous avez très bien fait, mademoiselle. Désolé pour ces perturbations. Bon voyage." Encore plus étonnée quand le vilain monsieur au béret vous gratifie d'un grand sourire et s'exclame tout haut en regardant à gauche et à droite : "Oui, vous avez bien fait !"
La vue par la fenêtre est sans aucun doute une des plus intéressantes que vous ayez vue ces derniers temps. Ca va vite, mais vous avez le temps d'apercevoir trois ânes, un ballon bleu coincé dans des buissons et une vache en train de faire l'amour. Et la gare du Creusot où le TGV s'arrête quelques minutes pendant lesquelles vous vous demandez si Christian Bobin, le seul écrivain que vous auriez éventuellement aimé demander en mariage, aurait accepté de quitter pour vous cette ville qu'il chérit tant. Non ? C'est tant pis. Si c'est comme ça, qu'il s'éloigne de la bordure du quai, s'il vous plaît.

Il est trois heures et demie, j'ai sommeil. Le Creusot c'est parfait comme gare paumée pour dormir un peu.

Tuesday, January 8, 2008

côté couloir


Hier soir, vautrée dans le fauteuil beige, j'ai conclu mon pioupiou par une phrase plate, un peu kitsch, histoire d'abréger :

"Vous comprenez, c'est comme si j'étais depuis si longtemps dans un train à grande vitesse, avec très peu d'arrêts, roulant dans la mauvaise direction."

Il a souri, et puis j'ai vu cette lueur de concentration dans ses yeux qui brille à chaque fois qu'il tente de reprendre mes mots, mes métaphores un peu débiles et maladroites, pour y donner un écho proche de mes couleurs du moment :

"Tous les trains roulent un peu dans la même direction. Mais il arrive qu'on les prenne à la mauvaise gare, au mauvais moment. Parce qu'on était très pressé, non pas forcément de monter dans un train, mais de quitter une gare. Sans réservation, conscient de n'être pas assis à la bonne place. Avec une valise très encombrante : presque vide, mais les quelques affaires qui s'y trouvent sont très lourdes. Vous voulez descendre, oui. Mais pas n'importe où, n'est-ce pas. Le but n'est pas de descendre mais de continuer d'avancer, quitte à changer de train, vers la gare dont le nom vous semble accueillant, vous ressemble. ("Zamomiouschnock ?") Pas dans les petites gares désertes, n'est-ce pas. Attendez la bonne correspondance..."

N'est-ce pas.

Heu... C'est par où le wagon-restaurant ?

Saturday, January 5, 2008

Oui mais


Oh, mais tu mentiras encore.
Par omission du moins, au meilleur des cas.
D'ailleurs tu n'as pas manqué de le faire dans ton premier post.
Certes, c'était délicieux de t'endormir avec des flocons de neige sur le visage et la poitrine, mais tu te réveillais chaque matin complètement enrhumée, enrouée et au bord de l'hypothermie. Alors hein.

Si tu désirais être vraiment sincère, tu ne créerais pas de blog.
Tu écrirais des lettres, à des destinataires précis et signées de ton vrai nom. Longues et indigestes, commençant par

"Maman, cela fait X années que j'ai un truc à te dire, mais tu me coupes sans cesse la parole, du coup j'ai oublié ce que j'avais sur le bout de la langue, mais ça me revient, là, du fond des tripes..."

et blablabla.

Ou courtes, qui résument tout :

"Chère petite soeur, j'ai besoin d'un conseil. Autrefois je souffrais de le voir laisser trainer les cendriers sur mon bureau. Aujourd'hui, j'ai eu comme un déclic : c'est sa façon de disposer ses mégots dans le cendrier qui m'horripile. Il les aligne le long de la bordure du petit récipient, de manière très méthodique, comme le Petit Poucet avec ses miettes de pain. Penses-tu que ça y est, je suis dans ma phase "ogre" et qu'il est grand temps de réagir ?"

Ou bien encore :

"Madame la Secrétaire d'Etat des Etats-Unis,
Je sais que la presse ment, mais j'ai lu ceci tout-à-l'heure (enfin il y a dix-huit mois, lorsque vous avez réussi à obtenir une trève de 48 heures lors des affrontements particulièrement sanglants au Proche-Orient, mais c'est comme si c'était hier, car j'y pense tous les jours, dans toutes sortes de situations) :

"la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice, a l'initiative de la rencontre, a appelé à un cesser-le-feu immédiat. Elle a en outre expliqué qu'elle ne
cherchait pas d'accord rapide, mais un règlement des causes profondes de la crise (...)"

Tell me : Peut-on cesser le feu en étant menacé ? Mais comment régler une quelconque crise sans cesser le feu ?
N'a-t-on pas le devoir de se défendre contre une agression ?
Peut-on négocier avec celui qui cherche à nous terroriser ?
Qu'est-ce qui est plus important : sacrifier la paix pour sauvegarder la sécurité ? Ou tout faire pour maintenir une paix fragile (ou tenter de l'instaurer) tout en prenant le risque de s'exposer à la violence ?
La paix ou la sécurité, tell me, come on.
Dites-moi, que signifie : "régler" les causes profondes d'une crise ? What does it mean ?
What does your mother think about it ?
And your sister ?

Yours,
Z."

Seulement voilà, je n'enverrai pas cette lettre.
Et Condoleezza, la quatrième femme la puis puissante sur Terre (selon le magazine Forbes) n'est toujours pas venue sur ce blog...

Thursday, January 3, 2008

Garder la chaleur

Dans douze lunes, je souhaiterais être assise ailleurs, à quelques rassurantes centaines de kilomètres d'ici. Peut-être plus au nord ?
Etre enfin seule, ou mieux accompagnée.
Mon plus grand voeu pour cette année qui montre timidement son nez souriant est de ne plus mentir.
Puisse l'Infiniment Discret, celui dont l'indulgence flirte constamment avec son exigence, m'en donner le courage.
Je ne vois pas d'étoile filante, le rideau est tiré.

"Ca garde la chaleur, tu comprends ?"

Mais puisqu'il est tiré, cela me donne une excuse, ce petit espoir immense que dans le ciel de janvier il y en a bien une qui file à l'anglaise ?
En cet endroit, dans douze lunes, je n'accrocherai pas de rideaux. Ou alors des voilages transparents, qui me dissimuleront un peu lors de mes cigarettes nocturnes.
Adolescente, les soirs de neige ou de pluie fine, je gardais la fenêtre entrouverte, juste à côté de mon lit, pour laisser les flocons ou les gouttelettes se poser sur mon visage. Je m'endormais ainsi et c'était agréable....

Je ne veux plus manquer une seule étoile filante.