Vous avez éclaté de rire, souri, parlé, écouté pendant deux heures, assise sur un banc, entre une fontaine, des tulipes et un palmier du jardin municipal de V. Votre interlocutrice, la gardienne du square, était tout comme vous tour à tour ravie, scandalisée, amusée, inquiète, inspirée.
Parlé de choses et d'autres, d'une importance fondamentale et d'une futilité dérisoire.
Vous aimez discuter sans choisir vos mots, sans être logique, sans aller au fond des choses.
Avec les enfants, c'est moins évident. Il faut choisir les bons mots.
Parler de la sortie d'Egypte, en sachant parler de l'Egypte. C'est indissociable. Et tellement difficile. Quels mots choisir pour parler de liberté, tout en évoquant l'esclavage...?
Mais votre fille fait du rollers à quelques dizaines de mètres de votre banc et vous la surveillez d'un oeil un tout petit peu distrait entre trois soupirs et trois fous rires.
Vous aimez ne pas être logique dans vos propos, ne pas chercher de conclusions. Faire plutôt le tour de la question, poser le problème, le nommer, l'apprivoiser.
Sauter du coq à l'âne. Ebouriffer le coq, caresser l'âne.
Qu'il est bon parfois de cesser, ne serait-ce que pour cinq minutes, d'être cohérente. Ne serait-ce que pour mieux l'être, au retour du "lavoir". Ne serait-ce que pour en reprendre l'envie, et la force, riche d'avoir puisé dans vos ressources, avoir nourri votre côté féminin, le plus vrai, celui dans lequel vous ne vous plongez réellement qu'à l'abri de ce qui pourtant le met en relief, livrée à vous-même.
Vous aimez dire "c'est beau" sans vous justifier, sans décortiquer, sans décomposer en matières premières vos raisons esthétiques. Ce n'est pas gagné au quotidien, dans ce monde exigeant, passionnant et tellement conséquent. Vous n'arrivez à l'apprécier qu'en restant contradictoire.
En effet, vous vous surprenez à vous contredire sans cesse. Mais vous savez parfaitement que ce n'est pas un manque de réflexion, mais une réflexion à haute voix.
Tout à l'heure vous avez énervé le jeune libraire, en lui posant une question impossible : "La nouvelle traduction de Boulgakov comprend-elle des crochets pour signifier les passages coupés par la censure stalinienne ?" et vous savez pertinemment qu'il vous a soupçonnée de tenter de faire votre "maline", alors que vous cherchiez tout simplement à le confondre, car il ne vous a pas souri ni regardée dans les yeux en vous disant bonjour.
Dans l'après-midi, vous vous étiez installée dans un fauteuil de la bibliothèque municipale de V., avec, sur vos genoux, un grand album de photos de K. - votre merveilleuse ville natale, et finalement, vous avez passé un quart d'heure à observer le pied nu de votre voisine lectrice dans sa jolie sandale, en vous disant que vous n'avez jamais vu un pied qui ressemblait autant au vôtre et que vous aviez certainement des ancêtres communs. Mais que ce n'était peut-être pas suffisant pour engager la conversation. ("Mademoiselle, ai-je déjà vu votre pied quelque part ?"). Puis vous l'avez entendue s'adresser à son ami, vous avez reconnu son accent slave et vous avez totalement perdu contrôle de votre sourire béat...
Au retour, vous discutez, sans enlever vos belles nouvelles lunettes de soleil, avec les pompiers qui fourmillent littéralement dans votre ruelle. Il y a une grosse fuite de gaz dans le quartier. Cela vous inspire, vous souriez et posez timidement à l'un d'entre eux une seule petite question concernant leur travail. Vous recevez mille réponses, ils vous parlent de leur travail, du danger, de la discipline, de leurs stratégies. Ils semblent inspirés eux aussi. Ils ne vous parlent pas de leur stress, de leur fatigue... Votre intérêt compte plus à leurs yeux que toute inquiétude que vous auriez pu avoir à leur égard. Ils ne cherchent pas la compassion, mais la considération. Ca vous fait un pincement au coeur, mais malgré vos lunettes de soleil, vous commencez à y voir clair. Ce sont des hommes, ce ne sont pas des petits garçons. Aux prises avec vos instincts de protection, vous avez si longtemps oublié d'exprimer votre estime.
Vous rentrez fatiguée, mais pleine d'impressions. Vous avez un coup de soleil sur l'épaule gauche et cinq nouvelles taches de rousseur sur le nez. Vous passez une heure dans la salle de bain à vous faire une beauté. Finalement vos pieds sont beaucoup plus jolis. Elle n'est sans doute pas née à K.
Il vous faudra retourner à la bibliothèque, feuilleter attentivement l'album.
Il vous faudra retourner à K.
Il vous faudra commencer à réaliser vos rêves mis en sourdine.
Rassembler pas à pas les petits bouts éparpillés ça et là ces années sans espoir.
Ramasser et accueillir les mille Zamomi abandonnées ou perdues en route.
Certaines se sont enfuies d'elles-mêmes, elles n'en pouvaient plus.
D'autres vous attendent depuis longtemps, effrayées, là où vous les avez convaincues de se terrer pour leur bien.
Vous aimeriez arriver à les consoler, vous aimeriez les séduire à nouveau.
Vous aimeriez vous faire confiance.
En matinée, le monsieur au guichet SNCF vous a demandé : "Réduction moins de 26 ans ?"
Vous avez dit "euh... oui".
Le contrôleur n'est pas passé.
Vous avez gagné neuf ans.
Ca se fête. Pizza au saumon et Chimay pour tout le monde.
Sunday, June 21, 2009
Saturday, June 13, 2009
erratum

Peut-être qu'elle te parle avant de s'endormir, ou au réveil.
Peut-être qu'elle t'a dit "Volevo incontrare Zamomi, ma era in viaggio".
Alors je tiens à rectifier, à te dire ce qui s'est vraiment passé.
La tua sorella, que je n'ai pas vue depuis novembre dernier, était là l'autre soir.
Elle buvait une bière au bord de l'eau et me proposait de la rejoindre, parler un peu de toi, qui dors sous terre depuis neuf mois. J'ai menti. Je lui ai dit que j'étais ailleurs, à mille kilomètres d'ici.
Je me suis vengée pour la fois où en 2006 je l'avais attendue en vain toute une soirée au bord de ce même fleuve, avec un petit panier rempli d'affaires pour toi, que je lui avais demandé de te transmettre avant ton voyage à Bari.
Tu lui en avais voulu un petit peu, moi aussi.
Tu vois, je l'ai punie, elle ne recommencera plus...
Après, j'avais un peu honte, mais je suis restée calme. Je n'ai pas pleuré.
Et tu sais, je n'avais pas le coeur battant en lisant son sms.
Je sais désormais qu'il ne peut pas s'agir d'une mauvaise nouvelle te concernant.
(Je n'étais pas en voyage, mais j'ai fait comme si, alors je n'ai menti qu'à moitié. J'ai éteint l'ordinateur pendant dix jours, le téléphone aussi. J'ai beaucoup marché sur des routes en pente, j'ai mal aux mollets.)
image : Vision d'une vie souriante, par F, quinze mois avant son enterrement.
Thursday, May 28, 2009
Souvenirs
Petit bonhomme qui auras trois ans dans quelques jours, tu ne dors pas. Au fond de ton lit, tu auscultes attentivement ton genou râpé cette après-midi contre le macadam."To fait mi mal" chuchotes-tu, dans ce joli mélange franco-polonais, qui hérissera sans doute les cheveux de la maîtresse, en septembre...
Tout-à-l'heure, au dojo, tu observais, émerveillé, les élèves adolescents du cours d'aïkido en train de faire des roulades sur le tatami, en direction des gradins. Ils passaient leurs grades devant deux maîtres, dans un silence profond, très concentrés. Tu as eu un peu peur qu'ils ne s'arrêtent pas à temps, qu'ils débordent du grand tapis et continuent leurs roues et tourniquets par-dessus les bancs, en direction des vestiaires. Mais tu ne t'es pas caché, ni enfui. Tu as bondi, les bras en l'air et tu as crié, de toutes tes forces : "Attenchion, arrête, chtop !"
Certains ont sursauté, d'autres ont ri, il y a eu des "chuuuut !".
J'étais très fière de ton courage, tu nous as sauvés.
fin 2005, extraits d'un carnet rouge :
Une douce torpeur est ma fidèle compagne en ces semaines. Sans doute les enfants naissent-ils du sommeil de leurs mères. Les rêves qui me viennent sont toujours aussi énigmatiques, comme s'ils ne m'appartenaient qu'à moitié : poursuites en voiture ou en hélicoptère, longues marches dans la forêt, excursions dans des montagnes enneigées. Ambiances qui contrastent avec le calme de ces journées un peu irréelles, en suspens... J'ai hâte d'en savoir plus sur ce petit être dont le coeur bat déjà et qui doit à présent avoir la taille d'une fraise.
*
J'ai pu observer son image sur l'écran. Tout d'abord immobile, sans doute endormi, il a peut-être senti que je me concentrais très fort sur lui. Il s'est étiré de tout son long - cinq centimètres ! puis a donné plein de petits coups avec ses tout petits pieds contre la paroi de sa poche, de ma poche, de notre poche ... Roulades, galipettes, pirouettes.
J'ai vraiment été surprise, émerveillée. Je m'attendais à voir une ébauche floue de quelque chose d'indéfinissable. Et j'ai vu un petit être humain avec une belle tête ronde, des yeux microscopiques, une mâchoire rigolote, un ventre rebondi, des petites mains, de minuscules gambettes. Je l'ai trouve gai, animé, plein d'énergie. A l'aise dans son petit monde de soixante-dix jours. Je ne pensais pas ressentir et percevoir autant à la vue de son image. Je souhaitais juste être rassurée et me voilà toute joyeuse.
*
"Tu as maigri, dis donc !" m'ont récemment dit quelques personnes que je n'avais pas vues depuis longtemps. C'est vrai que j'ai perdu pas mal de kilos cette année, mais je m'en vais allègrement les reprendre dans les mois qui viennent. Je commence à me sentir moins à l'aise dans certaines tenues. Rien ne se voit encore, mais au toucher c'est un peu dur, là, sous le nombril.
Est-ce qu'Adam et Hava avaient un nombril ?
J'entame le quatrième mois dans quelques jours. Un tiers déjà !
Le petit être doit avoir dix cm à présent et j'espère qu'il va bien. Dans un peu plus d'un mois, je devrais le sentir bouger. Je résiste courageusement à tous les virus domestiques, toux omniprésentes et autres rhumes infects, en avalant des tonnes de gelée royale. Mon bébé naitra avec un dard.
Pourquoi n'ai-je pas eu une seule véritable nausée ? Pourquoi tous les matous que je rencontre viennent se frotter contre mes jambes, alors que n'étant pas immunisée contre la toxoplasmose, je n'ai pas le droit de les caresser ? Pourquoi mes cheveux ne tombent pas, mais poussent au contraire à une allure digne des Dupond & Dupont dans "On a marché sur la Lune " ?
*
-Regardez - la radiologue attire mon attention - il se réveille et s'étire de tout son long !
C'est un peu troublant de le voir sans qu'il le sache. Mais il n'existe pas d'échographies qui permettent au foetus de voir sa mère. C'est surement mieux comme ça. Pour pouvoir grandir, les bébés ont besoin de solitude. (La biloute, il y a dix ans, avait un regard très sévère en ces jours qui ont suivi sa naissance.) Ca m'a fait plaisir de ne pas le voir complètement immobile, comme sur ces photos des manuels de biologie qui se ressemblent toutes. Solitaire et entouré de toutes parts, il est le seul être vivant auquel je ne peux faire face. Entre nos corps il y a une alliance, mais ses mouvements et galipettes n'appartiennent qu'à lui. A l'abri de la lumière et dans un silence profond pour encore quelques semaines (je ne sais plus à combien de mois les petites créatures commencent à entendre), il a un peu d'espace et il l'apprivoise déjà. Dépendant de moi - c'est-à-dire de tout ce qui dépend et de tant de choses qui ne dépendent pas de moi - il est pourtant complètement libre.
J'ignore s'il peut faire tout ce qu'il voudrait, mais il a l'air de vouloir faire ce qu'il peut.
De quoi sont faits ses tout petits rêves lorsqu'il dort ? Ce sont peut-être des rêves immenses.
Est-il content de se réveiller ? Quelles sont ses pirouettes préférées ?
Sait-il que depuis deux jours je ne cesse de m'étirer ? Au réveil, dans la rue, même à table. Oui, c'est impoli, mais tellement agréable...
Depuis deux jours, j'ai envie de faire des pirouettes moi aussi.
Sunday, May 24, 2009
Je n'en peux plus d'entendre le voisin insulter sa femme, à l'étage en dessous.
Puissent les vents mauvais enfler son ventre une fois pour toutes.
Qu'un ange aux ailes noires et aux yeux d'acier descende jusqu'ici, décoche ses flèches, lui crève les entrailles, lui déchire les tripes et éclate son coeur.
Puis qu'il monte d'un étage, me couvre de ses plumes et me parle doucement, en araméen, d'une voix grave et monotone, car il est trois heures du matin et mon esprit passablement agité se cogne contre les murs.
Puissent les vents mauvais enfler son ventre une fois pour toutes.
Qu'un ange aux ailes noires et aux yeux d'acier descende jusqu'ici, décoche ses flèches, lui crève les entrailles, lui déchire les tripes et éclate son coeur.
Puis qu'il monte d'un étage, me couvre de ses plumes et me parle doucement, en araméen, d'une voix grave et monotone, car il est trois heures du matin et mon esprit passablement agité se cogne contre les murs.
Thursday, May 7, 2009
Je passe mon temps à bâiller.
("Tu es frivole, infidèle, ambigue, coquette et paresseuse" m'a-t-on beaucoup dit).
Impossible de savoir si je cherche à m'endormir ou si je viens juste de me réveiller.
Pendant toutes ces années j'ai porté en mon sein mes parents, mes beaux-parents et quelques ancêtres encore. Une multitude de foetus-mensonges vitaux et d'embryons-traumas inévitables.
(J'ignore comment mes deux enfants ont-ils pu se faire une place dans cette foule.)
J'ai été leur mère porteuse, leur bellefilleépouseamantearrièrepetiteniècemère porteuse.
L'accouchement fut très long et difficile et à la fin, je me suis enfuie de la maternité, en abandonnant les nombreux fruits de mes entrailles étonnées.
"Vous n'êtes pas mes enfants, leur ai-je dit de ma voix la plus tendre, on vous a échangé par erreur alors que vous étiez encore dans mon ventre."
Je les ai quittés en pleurant, avec inquiétude et mauvaise conscience, mais la bonne conscience devenait trop lourde...
J'ai eu beaucoup de mal à laisser ma mère, la toute petite et si belle Margaret, dans son petit couffin, à l'abandonner pour son bien et le mien entre de bonnes mains.
Je n'ai jamais voulu me marier.
Je l'ai dit à ma mère, d'une voix candide, lorsque j'avais sept ans. Elle a fait une grimace très attristée, l'air de dire : "Mais alors qui me mettra au monde ?"
J'avais d'ailleurs dit "non" quand on m'a demandée, à trois reprises, en mariage, mais il y a des gens auxquels on n'ose rien refuser, la mort dans l'âme.
(Aujourd'hui je sais au moins que la mort dans l'âme c'est réversible, voilà ce qu'elle m'a appris cette histoire, ça en valait le coup, non ?)
Même le jour du mariage, j'ai essayé de tout faire tomber à l'eau, mais j'ai lamentablement échoué. Il s'annonçait si beau ce mariage, certains avaient fait des milliers de kilomètres, j'ai fait une fugue en pleurant, mais je suis revenue sur mes pas.
Lorsque j'ai annoncé, récemment, le divorce à ma mère, elle a de nouveau eu l'air très attristée, comme si quelqu'un coupait le cordon ombilical, que je prenais ma respiration et que devant tout le personnel médical incarnant l'humanité entière, je poussais mon premier cri : "Je ne me marierai jamais !" et "Comment se sent ma mère ?".
Aujourd'hui, je me dispute avec elle, par sms interminables.
Il y a des choses dont on ne peut pas parler entre quatre yeux.
Chaque famille a ses thèmes qu'on n'aborde qu'à voix basse, ses tabous qui la façonnent.
Chez nous, il s'agissait de trois domaines (avec dépendances). L'Eternel (on baissait la voix avec émotion), le sexe (on baissait le regard avec sourire) et la Shoah (on regardait ailleurs).
(Sans ces trois fils conducteurs, ces trois énigmes en héritage, ces mystères-là à percer, ma vie aurait été très fade.)
Je parle donc à ma mère en langage sms (shoah-maître de l'univers-sexe) codé, respectueux.
Je lui envoie :
Non, il n'est pas écrit "Je placerai une aide à ses côtés" mais "Je ferai une aide à son encontre".
et :
C'est une erreur de traduire "homme et femme Il les créa" là où l'original dit "mâle et femelle Il LE créa."
et aussi :
C'est méchant de dire "côte" en parlant de Hava (Eve) alors que ce mot signifie aussi "côté, moitié".
ou encore :
Qui a osé changer en "Ils deviendront une seule chair" les mots "ils fabriqueront une (nouvelle) chair" ?
L'autre jour, j'ai failli écrire "De toute façon, ce n'est pas demain le jour où "l'homme quittera son père et sa mère". L'optimiste et exigeant "Honore ton père et ta mère" peut être lu "Lourds, pesants (sont) ton père et ta mère."
Mais je ne l'ai pas envoyé, car je n'avais plus de crédit et puis je ne veux plus attrister ma mère qui connaît peu l'hébreu, je ne veux plus de grimaces, je veux juste entendre son rire, le rire léger de ma mère pesante, sortie de l'hôpital la semaine dernière, à deux mille kilomètres d'ici. Rien de grave, mais j'ai eu si peur, je respire, je fais moins de cauchemars.
Elle va mieux, ma petite Margaret, elle n'a pas froid j'espère dans son petit couffin, cachée en sécurité avec son frère et sa soeur, dans la cave du couvent des pères dominicains, à K., il y a si longtemps, cette nuit encore, dans mes rêves nocturnes.
Je me marierai maman, promis, ferme tes petits yeux, je viendrai te chercher et je ne te quitterai pas pour devenir/fabriquer une autre chair, et je te donnerai des nouvelles de papa, qui a six ans et qui lève ses petits bras, contre le mur, au peloton d'exécution, à trente kilomètres de Varsovie. Il sera épargné par miracle, vous vous en sortirez tous deux et aurez une vie hors du commun.
Je ne vous abandonnerai que bien plus tard, quand la bonne conscience deviendra trop lourde à porter.
("Tu es frivole, infidèle, ambigue, coquette et paresseuse" m'a-t-on beaucoup dit).
Impossible de savoir si je cherche à m'endormir ou si je viens juste de me réveiller.
Pendant toutes ces années j'ai porté en mon sein mes parents, mes beaux-parents et quelques ancêtres encore. Une multitude de foetus-mensonges vitaux et d'embryons-traumas inévitables.
(J'ignore comment mes deux enfants ont-ils pu se faire une place dans cette foule.)
J'ai été leur mère porteuse, leur bellefilleépouseamantearrièrepetiteniècemère porteuse.
L'accouchement fut très long et difficile et à la fin, je me suis enfuie de la maternité, en abandonnant les nombreux fruits de mes entrailles étonnées.
"Vous n'êtes pas mes enfants, leur ai-je dit de ma voix la plus tendre, on vous a échangé par erreur alors que vous étiez encore dans mon ventre."
Je les ai quittés en pleurant, avec inquiétude et mauvaise conscience, mais la bonne conscience devenait trop lourde...
J'ai eu beaucoup de mal à laisser ma mère, la toute petite et si belle Margaret, dans son petit couffin, à l'abandonner pour son bien et le mien entre de bonnes mains.
Je n'ai jamais voulu me marier.
Je l'ai dit à ma mère, d'une voix candide, lorsque j'avais sept ans. Elle a fait une grimace très attristée, l'air de dire : "Mais alors qui me mettra au monde ?"
J'avais d'ailleurs dit "non" quand on m'a demandée, à trois reprises, en mariage, mais il y a des gens auxquels on n'ose rien refuser, la mort dans l'âme.
(Aujourd'hui je sais au moins que la mort dans l'âme c'est réversible, voilà ce qu'elle m'a appris cette histoire, ça en valait le coup, non ?)
Même le jour du mariage, j'ai essayé de tout faire tomber à l'eau, mais j'ai lamentablement échoué. Il s'annonçait si beau ce mariage, certains avaient fait des milliers de kilomètres, j'ai fait une fugue en pleurant, mais je suis revenue sur mes pas.
Lorsque j'ai annoncé, récemment, le divorce à ma mère, elle a de nouveau eu l'air très attristée, comme si quelqu'un coupait le cordon ombilical, que je prenais ma respiration et que devant tout le personnel médical incarnant l'humanité entière, je poussais mon premier cri : "Je ne me marierai jamais !" et "Comment se sent ma mère ?".
Aujourd'hui, je me dispute avec elle, par sms interminables.
Il y a des choses dont on ne peut pas parler entre quatre yeux.
Chaque famille a ses thèmes qu'on n'aborde qu'à voix basse, ses tabous qui la façonnent.
Chez nous, il s'agissait de trois domaines (avec dépendances). L'Eternel (on baissait la voix avec émotion), le sexe (on baissait le regard avec sourire) et la Shoah (on regardait ailleurs).
(Sans ces trois fils conducteurs, ces trois énigmes en héritage, ces mystères-là à percer, ma vie aurait été très fade.)
Je parle donc à ma mère en langage sms (shoah-maître de l'univers-sexe) codé, respectueux.
Je lui envoie :
Non, il n'est pas écrit "Je placerai une aide à ses côtés" mais "Je ferai une aide à son encontre".
et :
C'est une erreur de traduire "homme et femme Il les créa" là où l'original dit "mâle et femelle Il LE créa."
et aussi :
C'est méchant de dire "côte" en parlant de Hava (Eve) alors que ce mot signifie aussi "côté, moitié".
ou encore :
Qui a osé changer en "Ils deviendront une seule chair" les mots "ils fabriqueront une (nouvelle) chair" ?
L'autre jour, j'ai failli écrire "De toute façon, ce n'est pas demain le jour où "l'homme quittera son père et sa mère". L'optimiste et exigeant "Honore ton père et ta mère" peut être lu "Lourds, pesants (sont) ton père et ta mère."
Mais je ne l'ai pas envoyé, car je n'avais plus de crédit et puis je ne veux plus attrister ma mère qui connaît peu l'hébreu, je ne veux plus de grimaces, je veux juste entendre son rire, le rire léger de ma mère pesante, sortie de l'hôpital la semaine dernière, à deux mille kilomètres d'ici. Rien de grave, mais j'ai eu si peur, je respire, je fais moins de cauchemars.
Elle va mieux, ma petite Margaret, elle n'a pas froid j'espère dans son petit couffin, cachée en sécurité avec son frère et sa soeur, dans la cave du couvent des pères dominicains, à K., il y a si longtemps, cette nuit encore, dans mes rêves nocturnes.
Je me marierai maman, promis, ferme tes petits yeux, je viendrai te chercher et je ne te quitterai pas pour devenir/fabriquer une autre chair, et je te donnerai des nouvelles de papa, qui a six ans et qui lève ses petits bras, contre le mur, au peloton d'exécution, à trente kilomètres de Varsovie. Il sera épargné par miracle, vous vous en sortirez tous deux et aurez une vie hors du commun.
Je ne vous abandonnerai que bien plus tard, quand la bonne conscience deviendra trop lourde à porter.
Je n'ai jamais vraiment cru à ces histoires d'ovules et de spermatozoïdes, ce sont de jolies petites fables, c'est comme dire que pour faire une tarte à la rhubarbe, il faut avant tout un moule et un rouleau à pâtisserie.
Il faut avant tout de l'appétit. Du temps aussi et mille ingrédients. (Mais la comparaison ne tient pas la route, j'en conviens et je n'ai mangé qu'une seule bonne tarte à la rhubarbe dans ma vie.)
C'est comme dire que le médecin guérit les malades alors qu'il les soigne, et ce n'est pas pareil.
(Non, ça ne va pas non plus.
Ca ne se compare pas de toute façon.)
Je soupçonne les enfants et les choses nouvelles et vivantes d'être nées du songe et d'une certaine solitude, d'une désespérance, d'une brisure sans laquelle aucune place pour la vie et le mouvement ne serait possible.
La fusion ne permet aucun mouvement fécond, elle n'est là qu'en attente (parfois vaine ou très difficile - et c'est sa nature) de l'écart, de l'entre-deux, de la déchirure.
Mon D.ieu, Eli, garde-moi de la fusion.
Dessine-moi un mouton non clôné. Une brebis de préférence.
Ou un buisson ardent, qui brûle et ne se consume pas.
Dessine-moi le désir.
Et si l'union fait la force, protège-moi d'elle, aide-moi à rester morcelée.
Douce et ardente.
Et si aux jours de ma vieillesse je peux choisir, je voudrais mourir d'amour et d'eau fraîche.
Il faut avant tout de l'appétit. Du temps aussi et mille ingrédients. (Mais la comparaison ne tient pas la route, j'en conviens et je n'ai mangé qu'une seule bonne tarte à la rhubarbe dans ma vie.)
C'est comme dire que le médecin guérit les malades alors qu'il les soigne, et ce n'est pas pareil.
(Non, ça ne va pas non plus.
Ca ne se compare pas de toute façon.)
Je soupçonne les enfants et les choses nouvelles et vivantes d'être nées du songe et d'une certaine solitude, d'une désespérance, d'une brisure sans laquelle aucune place pour la vie et le mouvement ne serait possible.
La fusion ne permet aucun mouvement fécond, elle n'est là qu'en attente (parfois vaine ou très difficile - et c'est sa nature) de l'écart, de l'entre-deux, de la déchirure.
Mon D.ieu, Eli, garde-moi de la fusion.
Dessine-moi un mouton non clôné. Une brebis de préférence.
Ou un buisson ardent, qui brûle et ne se consume pas.
Dessine-moi le désir.
Et si l'union fait la force, protège-moi d'elle, aide-moi à rester morcelée.
Douce et ardente.
Et si aux jours de ma vieillesse je peux choisir, je voudrais mourir d'amour et d'eau fraîche.
L'espoir est quelquefois épuisant.
Tel un radeau grinçant mais imputrescible une étincelle de désespoir vient de temps en temps rétablir les choses.
Bergson avait peut-être raison lorsqu'il écrivait que la seule joie intense véritable résulte du sentiment d'avoir donné naissance à une chose nouvelle, mouvante et vivante.
Mais peut-on créer, prendre soin, observer un mouvement en étant si fatiguée ?
Peut-on aimer dans son sommeil ? Dormir d'amour et d'eau fraîche ?
L'amour ne demande-t-elle pas un éveil complet, une concentration, l'abandon de la torpeur, une présence de chaque instant ? N'est-elle pas précisément cette présence ?
Comment font-elles, ces ourses noires qui mettent bas en dormant profondément, au beau milieu des semaines d'hibernation ?
Tel un radeau grinçant mais imputrescible une étincelle de désespoir vient de temps en temps rétablir les choses.
Bergson avait peut-être raison lorsqu'il écrivait que la seule joie intense véritable résulte du sentiment d'avoir donné naissance à une chose nouvelle, mouvante et vivante.
Mais peut-on créer, prendre soin, observer un mouvement en étant si fatiguée ?
Peut-on aimer dans son sommeil ? Dormir d'amour et d'eau fraîche ?
L'amour ne demande-t-elle pas un éveil complet, une concentration, l'abandon de la torpeur, une présence de chaque instant ? N'est-elle pas précisément cette présence ?
Comment font-elles, ces ourses noires qui mettent bas en dormant profondément, au beau milieu des semaines d'hibernation ?
Tuesday, May 5, 2009
Peu de mots à nouveau.
Pensées décousues, mais non pas déchirées.
Pour chaque grand soulagement, mille petits soucis.
Et pour chaque souci, des centaines de rêves.
J'ai fui à travers un champ à peine labouré.
A présent, je ralentis le pas, mais entre temps l'avoine a poussé.
Tout est vert devant mes yeux.
Ca sent bon et je ne vois plus l'horizon.
Il me reste le ciel au-dessus de la tête, avec ses nuages cabossés et pourtant légers.
Libres et égarés.
Et la terre, oui, j'allais oublier.
L'horizon en somme, vu de là où je me trouvais autrefois.
Mais je n'y suis plus et je bénis l'avoine d'une voix tremblante.
Pensées décousues, mais non pas déchirées.
Pour chaque grand soulagement, mille petits soucis.
Et pour chaque souci, des centaines de rêves.
J'ai fui à travers un champ à peine labouré.
A présent, je ralentis le pas, mais entre temps l'avoine a poussé.
Tout est vert devant mes yeux.
Ca sent bon et je ne vois plus l'horizon.
Il me reste le ciel au-dessus de la tête, avec ses nuages cabossés et pourtant légers.
Libres et égarés.
Et la terre, oui, j'allais oublier.
L'horizon en somme, vu de là où je me trouvais autrefois.
Mais je n'y suis plus et je bénis l'avoine d'une voix tremblante.
Monday, April 20, 2009
Durbuy, c'est fini... (une fois !)

La première heure du reste de votre vie (il y a dix jours maintenant), vous l'avez dédiée à vos cheveux. Vous avez compté vos sous et opté pour trois soins et deux masques, pour qu'on vous caresse les tempes et la nuque très longtemps.
(En prenant rendez-vous la veille, vous avez dit que vous vous appelez Eden Stonehenge ou un truc comme ça, un nom un peu transcendant et très immanent néanmoins, et que vous partiez à Capri le surlendemain. Vous avez menti sur deux points, mais il fallait lui mettre la pression un peu, au coiffeur-visagiste, se démarquer de toutes ces clientes hystériques d'avant Pâques qui choisissent toujours le dernier moment, la première heure de votre nouvelle vie.
"Tss, tss, bienbienbien, je m'en vais vous dégoter un créneau dans ce forecasting abracadabrant" a-t-il répondu et il y a eu un petit silence gêné dans l'écouteur, le temps d'imaginer sur quel ton Eden S. aurait dit "merci", avec quelle voix remercient les femmes à qui on ne refuse jamais rien.
Un très bon coiffeur, jeune, dynamique, passionné par son travail, souriant, très bavard. Vous n'aimez pas trop les coiffeurs bavards, vous n'aimez pas trop les gens bavards, vous n'aimez pas trop les gens. Vous avez pris les devants et au moment du "à nous deux, qu'est-ce que je vous fais ?", vous avez demandé si la concurrence lui avait déjà abimé sa voiture (il est nouveau dans le quartier) et s'il lui était arrivé dans sa carrière de crever l'oeil d'un(e) client(e). Surpris, il ne s'est pas laissé décontenancer pour autant, vous a avoué qu'il a déjà coupé un bout d'oreille, et que la concurrence avait gravé "sale pédé" sur sa carosserie, alors qu'il était marié. Vous avez fait mine de craindre pour vos oreilles, et vous lui avez répondu "Ca ne les regarde pas que vous soyez homo." Vous espériez qu'il s'énerve un peu, pour pouvoir le traiter d'intolérant, puis partir en claquant très fort la porte, trois pinces et un peigne dans les cheveux humides, histoire d'évacuer votre stress du voyage, et même aller graver "sale homophobe" ou/et "peigne-cul" sur sa carosserie, mais il n'a rien dit.)
Après, à vingt-deux heures, vous avez fait vos valises en pleurant un peu (vous faites toujours vos valises en pleurant un peu), à deux heures du matin vous avez passé la serpillère pour que l'appartement vide soit parfaitement propre et agréable en votre absence, à trois heures et demie vous avez mis du vernis à ongles, à quatre heures nonante cinq vous vous êtes endormie avec un sourire en regardant la pleine lune, à huit heures du matin, samedi, vous avez répondu au chauffeur de taxi que vous partiez à Ulan Bator, à dix heures vingt six vous êtes montée dans un train à grande vélocité pour descendre quatre heures plus tard au centre des diagonales qu'il s'agira de tracer de la Suède au Portugal et de l'Ecosse à la Grèce.
On vous a dit avec un merveilleux sourire que vous ameniez le soleil et on vous a servi une Mort Subite, pour faire glisser les frites.
Et subitement, vous êtes revenue à la vie.
Parce qu'il s'en était passé des choses depuis la dernière fois que vous étiez là...
Dimanche matin, on vous a caché treize oeufs en chocolat dans un jardin vert tendre, cher à votre myocarde. Puis vous avez touché le ventre d'une femme enceinte pendant qu'elle jouait du tambour, à cinq jours de la délivrance.
Lundi vous avez pris cette belle route, le long de la Molignée. Vous avez bu une Leffe à Leffe, une Maredsous à Maredsous, une Ciney à Ciney, une Gerpinnoise à Gerpinnes, une Chimay à Chimay, une Pécheresse à Namur, une Durboyse à Durbuy... où vous vous êtes posée un peu.
Vous avez dormi et rêvé de fantômes dans les dépendances d'un château au domaine verdoyant de mille arbres différents, pris presque tous vos repas dans l'herbe, où vous avez encore trouvé un oeuf (mais on vous l'a volé).
Mardi, pas très loin de l'Allemagne, vous avez visité les lieux d'un drame terrible qui s'était déroulé au IXeme siècle (une histoire tragique, difficile à résumer : amour, mensonges, duel, ruse, confusion de genres et meurtre mystérieux).
Mercredi vous avez rampé sous un dolmen vieux de cinq mille ans, mangé des tonnes de frites, caressé un chien blanc et aveugle, pincé un chat noir qui vous a griffée et a tenté de vous voler votre morceau de dinde. Ah non, c'était jeudi, ça, après le shopping à Charleroi.
Ce jour-là, vous avez aussi fait livrer un bouquet de fleurs anonyme à une femme un peu triste.
Et puis vendredi, vous avez pris le train du retour. La dame assise à votre gauche portait presque le même cache-coeur que vous. Elle ressemblait un peu à Olga, une amie féministe radicale perdue de vue, qui vous avait dit un jour que votre cervelle était logée dans votre utérus, parce que vous lui aviez avoué que si vous deviez vous lancer dans la politique, ce serait après la ménopause, car, à l'instar de beaucoup de femmes, vous aviez tendance à regretter en tout début de cycle les mots prononcés quelques jours plus tôt, que vous ne contrôliez pas vos sautes d'humeur certains jours, ces jours où vous avez des émotions contradictoires, où vous prenez des décisions graves à la légère et vice-versa. Elle voulait que vous retiriez ces mots, surtout "à l'instar de beaucoup de femmes", et vous avez eu peur que ses amies ultraradicales vous lynchent, et vous aviez conscience de perdre du charme à ses yeux, mais vous n'avez rien retiré, vous en avez même rajouté, sur l'humeur instable, l'anxiété, l'hystérie, car vous la trouviez très belle lorsqu'elle s'exaltait, pâle de colère.
Mais ce n'était pas Olga dans le TGV, ou alors elle vous fait encore drôlement la tête.
Voilà, vous êtes rentrée, avez retrouvé votre flacon de vernis mal fermé, votre sol désespérément propre, et vous avez pleuré un peu en défaisant vos valises.
Vous devez être en fin de cycle, il faudra penser à l'huile d'onagre.
Perdre les quinze kilos que vous avez pris en sept jours.
Boire beaucoup d'eau plate sans houblon, manger de la salade verte insipide sans frites. Trahir votre wallonitude renaissante...
Vous replonger dans un monde fade, sans quiproquos, sans malentendus...
Retrouver votre français, ne plus trembler délicieusement en entrant dans une boulangerie. Oublier les pistolets (= les petits pains), les mille et une couques (= les viennoiseries), les cougnous (= la brioche), les bonbons (= les biscuits), les boules (= les bonbons), les bâtons (= les barres de chocolat), les pralines (= les chocolats), les fondants (= les pralines), les dragées (= les fondants), les galettes (= gaufrettes), les chiques (= chewing-gums) et les crèmes (= les glaces).
Oublier Durbuy, à contre-coeur.
Ecrire une suite logique, triste, en respectant l'intervalle des temps.
Puis l'effacer. Ne respecter que l'harmonie des consonnances imparfaites.
Y retourner, dès que possible.
Avec un cache-coeur customisé.
Monday, April 6, 2009
Friday, March 13, 2009
Enter
Allô Rabbi, j'ai une crampe à l'esprit, c'est grave ?
J'ai désappris la sérénité, elle me paralyse un peu.
Oui, c'est vrai, cette paralysie est mille fois plus douce que celle que peut provoquer la peur et pour rien au monde je ne souhaiterais retourner en arrière.
Si, je suis très bien où je suis, et je dors bien, et j'ai de l'appétit, mais je n'arrive pas encore à réaliser, à inspirer profondément, à regarder en avant.
Je sursaute lorsqu'une une voiture s'arrête sur le parking (il y a pourtant vingt-neuf autres appartements dans l'immeuble), je ne réponds pas toujours au téléphone. Toi, je te répondrai toujours, même du fond du Shéol. Pour peu que ton numéro s'affiche.
Non, je n'arrive pas à écrire, surtout quand ça me tient à coeur. C'est bon signe, dis-tu...
Ou alors j'écris, mais appuyer sur la touche enter reste au-dessus de mes forces.
J'ai peur, Rabbi, si peur, de tous les désastres à venir.
Non, j'étudie très peu, et j'ai failli m'endormir pendant la lecture du Livre d'Esther, à Pourim. Vous me manquiez tous tellement, c'est ta voix que j'aurais voulu entendre au-dessus du rouleau... Ton exécrable accent new-yorkais lorsque tu lis l'hébreu dans cette synagogue perdue dans le quartier des gratte-ciels de V.
Si, si, je lis un peu avant de dormir. Quoi ? Euh... en ce moment, les correspondances intimes d'une femme de lettres américaine, ça ne te regarde pas qui, pourquoi tu ris Rabbi ? Et aussi la poésie amoureuse hébraïque, et puis un roman policier italien débile... euh "Des femmes bien informées". Lévinas un peu, et Heschel l'autre jour, mais ils m'énervent en ce moment. Peut-être parce que c'est mon père qui me les a offerts. Parfois j'aimerais qu'il m'offre un roman policier débile. Ou des correspondances intimes, oui.
Ou des boucles d'oreille.
Les prières ? Pourquoi je ris, Rabbi ? Oh, depuis quelque temps elles se réduisent à des balbutiements dénués de sens, des blebleble agaçants, et, confuse et honteuse, j'ouvre un large bec mais je n'arrive pas à appuyer sur amen.
Je parle à l'Infiniment Transparent de la pluie et du beau temps, je n'aborde pas les sujets qui font frémir.
Nos conversations sont d'une banalité affligeante, un peu comme si je disais :
"Seigneur des Armées, tu as vu, il y a des bourgeons aux abricotiers ?"
et qu'une voix me répondait... euh... Oui, c'est ça, voilà, hahaha : "En effet, ils annoncent 16°C pour demain". Tu l'as dit, Rabbi.
ou :
"J'aimerais tant que la fièvre de mon fils baisse rapidement."
Et la voix : "Et si tu lui donnais du paracétamol ?"
Bon, ce n'est pas vraiment comme ça, mais ça y ressemble.
Le deuil ?
Le deuil, du haut de ses six mois, cherche son équilibre. Il tente de s'asseoir, rampe, roucoule à ses heures. Je lui chante parfois des comptines, mais je ne suis pas sûre qu'elle les entende. Je ne l'ai vue qu'une fois en rêve, mais de loin, en contrebas et je me cachais derrière la fenêtre d'une maison en ruine. Quelle ironie, après tous ces mois à attendre qu'elle apparaisse dans mon sommeil.
Me cacher est encore la chose que je sais faire le mieux.
Oui, tu as raison, il y a un fossé entre les rêves et les voeux, j'y pensais l'autre jour justement. Les voeux restent à définir, il n'y a rien de moins spontané qu'un voeu.
Mais avec ma crampe à l'esprit, ça ne va pas être facile. Ma contraction, si tu veux. Tu crois qu'il s'agit de la délivrance placentaire ? Cette idée me plait.
Côté coeur ? Je t'en pose des questions, Rabbi.
Euh... on annonce 19°C pour samedi.
Ta femme et ta fille se portent bien ?
Raccroche le premier, j'ai du mal à appuyer sur cette touche-là aussi.
Il a raccroché. Après j'ai appuyé sur la touche étoile. Treize fois, juste pour voir, on ne sait jamais. Et j'ai eu un peu envie de pleurer, mais je me suis retenue, car j'ai repensé aux "Femmes bien informées" sur ma petite table de chevet et je crois savoir qui l'a étranglée, la pauvre bichette aux moeurs douteuses, et il y a quelque chose de très excitant de lire à moitié nue et sereinement paralysée sous une couverture parfumée, dans un pays qui n'est pas le mien, une nuit de pleine lune, alors que les abricotiers - tels des désastres à venir - bourgeonnent et les primevères fleurissent, un roman policier italien débile, acheté seize mois plus tôt, à Paris, Gare du Nord, un jour de novembre, où j'avais décidé, en buvant un petit crème au "Rendez-Vous des Belges", 23 Rue De Dunkerque, de changer de vie.
J'ai désappris la sérénité, elle me paralyse un peu.
Oui, c'est vrai, cette paralysie est mille fois plus douce que celle que peut provoquer la peur et pour rien au monde je ne souhaiterais retourner en arrière.
Si, je suis très bien où je suis, et je dors bien, et j'ai de l'appétit, mais je n'arrive pas encore à réaliser, à inspirer profondément, à regarder en avant.
Je sursaute lorsqu'une une voiture s'arrête sur le parking (il y a pourtant vingt-neuf autres appartements dans l'immeuble), je ne réponds pas toujours au téléphone. Toi, je te répondrai toujours, même du fond du Shéol. Pour peu que ton numéro s'affiche.
Non, je n'arrive pas à écrire, surtout quand ça me tient à coeur. C'est bon signe, dis-tu...
Ou alors j'écris, mais appuyer sur la touche enter reste au-dessus de mes forces.
J'ai peur, Rabbi, si peur, de tous les désastres à venir.
Non, j'étudie très peu, et j'ai failli m'endormir pendant la lecture du Livre d'Esther, à Pourim. Vous me manquiez tous tellement, c'est ta voix que j'aurais voulu entendre au-dessus du rouleau... Ton exécrable accent new-yorkais lorsque tu lis l'hébreu dans cette synagogue perdue dans le quartier des gratte-ciels de V.
Si, si, je lis un peu avant de dormir. Quoi ? Euh... en ce moment, les correspondances intimes d'une femme de lettres américaine, ça ne te regarde pas qui, pourquoi tu ris Rabbi ? Et aussi la poésie amoureuse hébraïque, et puis un roman policier italien débile... euh "Des femmes bien informées". Lévinas un peu, et Heschel l'autre jour, mais ils m'énervent en ce moment. Peut-être parce que c'est mon père qui me les a offerts. Parfois j'aimerais qu'il m'offre un roman policier débile. Ou des correspondances intimes, oui.
Ou des boucles d'oreille.
Les prières ? Pourquoi je ris, Rabbi ? Oh, depuis quelque temps elles se réduisent à des balbutiements dénués de sens, des blebleble agaçants, et, confuse et honteuse, j'ouvre un large bec mais je n'arrive pas à appuyer sur amen.
Je parle à l'Infiniment Transparent de la pluie et du beau temps, je n'aborde pas les sujets qui font frémir.
Nos conversations sont d'une banalité affligeante, un peu comme si je disais :
"Seigneur des Armées, tu as vu, il y a des bourgeons aux abricotiers ?"
et qu'une voix me répondait... euh... Oui, c'est ça, voilà, hahaha : "En effet, ils annoncent 16°C pour demain". Tu l'as dit, Rabbi.
ou :
"J'aimerais tant que la fièvre de mon fils baisse rapidement."
Et la voix : "Et si tu lui donnais du paracétamol ?"
Bon, ce n'est pas vraiment comme ça, mais ça y ressemble.
Le deuil ?
Le deuil, du haut de ses six mois, cherche son équilibre. Il tente de s'asseoir, rampe, roucoule à ses heures. Je lui chante parfois des comptines, mais je ne suis pas sûre qu'elle les entende. Je ne l'ai vue qu'une fois en rêve, mais de loin, en contrebas et je me cachais derrière la fenêtre d'une maison en ruine. Quelle ironie, après tous ces mois à attendre qu'elle apparaisse dans mon sommeil.
Me cacher est encore la chose que je sais faire le mieux.
Oui, tu as raison, il y a un fossé entre les rêves et les voeux, j'y pensais l'autre jour justement. Les voeux restent à définir, il n'y a rien de moins spontané qu'un voeu.
Mais avec ma crampe à l'esprit, ça ne va pas être facile. Ma contraction, si tu veux. Tu crois qu'il s'agit de la délivrance placentaire ? Cette idée me plait.
Côté coeur ? Je t'en pose des questions, Rabbi.
Euh... on annonce 19°C pour samedi.
Ta femme et ta fille se portent bien ?
Raccroche le premier, j'ai du mal à appuyer sur cette touche-là aussi.
Il a raccroché. Après j'ai appuyé sur la touche étoile. Treize fois, juste pour voir, on ne sait jamais. Et j'ai eu un peu envie de pleurer, mais je me suis retenue, car j'ai repensé aux "Femmes bien informées" sur ma petite table de chevet et je crois savoir qui l'a étranglée, la pauvre bichette aux moeurs douteuses, et il y a quelque chose de très excitant de lire à moitié nue et sereinement paralysée sous une couverture parfumée, dans un pays qui n'est pas le mien, une nuit de pleine lune, alors que les abricotiers - tels des désastres à venir - bourgeonnent et les primevères fleurissent, un roman policier italien débile, acheté seize mois plus tôt, à Paris, Gare du Nord, un jour de novembre, où j'avais décidé, en buvant un petit crème au "Rendez-Vous des Belges", 23 Rue De Dunkerque, de changer de vie.
Saturday, March 7, 2009
Hydraulic blues
Je voulais juste que ce soit propre ici pour la fête des femmes.
Pour Pourim aussi et pour l'équinoxe du 20 mars.
Pour le casting prochain de baby-sitters, les ventes en réunion à domicile, les soirées de réflexion, les discussions thématiques, les retraites spirituelles.
Par respect pour les agents de recensement de la population, les Témoins d'Osiris et les marchands ambulants.
Que ce soit présentable pour l'invité inattendu, et pour les parents qui viendraient chercher leurs enfants après les nombreux goûters, animations pédagogiques et anniversaires que je comptais organiser incessamment sous peu.
Je voulais devenir sociable. Entretenir de bonnes relations avec le voisinage, les parents d'élèves et les commerçants. Parler à haute voix, sourire en regardant dans les yeux. Etre aimable, serviable et pleine d'initiatives.
Que tout soit propre, fluide et débouché.
J'ai donc fait venir les éboueurs.
Cela leur a pris du temps, mais finalement l'eau qui remontait et stagnait dans la baignoire après chaque douche, vaisselle, lessive, gommage du nez, a enfin coulé vers son destin.
Je me suis réjouie de pouvoir à nouveau prendre un bain, mettre mes oreilles sous l'eau pour mieux entendre sur quoi dissertent les voisins.
Ces messieurs n'avaient rien de Bob le Bricoleur, ils n'étaient ni ponctuels, ni synchrones, ni solidaires. L'eau sous haute pression a jailli trop tôt du tuyau tiré par la fenêtre depuis le parking, en inondant toute la cuisine. Un peu dépités par ce spectacle, ce jaillissement précoce au beau milieu de ma cuisine, ils ont cependant vite retrouvé leur arrogance et se sont mis à râler contre l'architecte, les plombiers, le bailleur.
Ils m'ont grondée, sourcils froncés et regard méprisant, pour le marc de café et les grains de riz au fond du siphon ("Oui, j'en toucherai un mot à ma moitié à son retour, en transsibérien, de Vladivostok" ai-je marmonné en rougissant, tout en essayant d'essuyer discrètement le sol, les murs, la table...) et ont laissé un bordel sans nom dans les trois quarts de l'appartement et une bonne partie de la cage d'escalier, avant de partir en faisant crisser les pneus.
Après, j'avais peur que les locataires glissent dans les flaques d'eau laissées dans l'escalier et se brisent la colonne vertébrale par ma faute, alors j'ai passé une bonne partie de l'après-midi à tout nettoyer, un triangle de présignalisation posé au rez-de-chaussée et un gilet rétro-réfléchissant sur le dos. A crier à ceux qui entraient dans l'immeuble "Excusez-moi, je voudrais attirer votre attention...", en surveillant simultanément les bruits de clés aux étages pour prévenir à temps ceux qui descendaient. A expliquer que non, je ne suis pas la nouvelle concierge, que ce serait peut-être mieux de descendre sur la rampe, que oui, le gros camion qui n'a pas éteint son moteur et a bloqué la moitié du parking toute la matinée, c'était pour moi, que non, ce n'était pas un tuyau de pompiers. Juste des éboueurs précoces. On m'a regardée d'un drôle d'oeil, et je me suis tue.
Moi, Zamomi Blogspot, qui à côté de mes rêves de sociabilité, aspirais à une sorte de discrétion respectueuse et citoyenne, qui voulais que mon emménagement passe inaperçu, qui étais sincèrement désolée pour le tapage nocturne du 19 février à minuit, lorsque je me suis retrouvée coincée entre deux portes avec la table héritée de la meilleure amie de ma grand-mère, à pâlir de confusion devant les coups frappés au mur par une voisine insomniaque, moi qui... Ben, c'était loupé.
Maintenant, je n'oserai même pas fixer un clou au mur. J'écouterai le réveil-matin avec des oreillettes. Je chuchoterai au téléphone sur le balcon par jour de grand vent. Je ferai pipi en dehors des heures creuses. Je ne mettrai plus de talons hauts pour sortir les poubelles. J'attendrai d'être à la place de jeux pour gronder mes enfants. Je rirai juste en faisant "sssSSss". Je ne jouirai que le 14 juillet à minuit et éventuellement pendant la Coupe du Monde.
Mais les poupées vaudou que je confectionne en silence depuis quelques jours (on m'a beaucoup énervée ces derniers temps), eh bien elles sont gonflables. Et le jour où quelque chose se brisera en moi (et que je retrouverai enfin ma boîte à couture avec le petit set d'épingles), ben ils verront de quel bois je me chauffe au milieu de leur chauffage collectif, et ça fera BAOUM, BAOUM !! et ils sauront qui c'est qui fait la loi ici, et que le marc de café c'est bon pour les canalisations. Et que j'ai tout entendu, les oreilles sous l'eau, tout, et que je sais que ça les dérange, parano qu'ils sont, et que je soupçonne un complot avec cette histoire de tuyaux bouchés, on me la fait pas à moi.
Que je ne suis pas la gentille Zamomi qu'on croit, et qu'une bouteille d'huile de monoï, c'est facile à renverser par inadvertance dans l'escalier.
Et même un triangle de détresse, pour peu qu'on sache s'en servir, ça peut, avec ses angles, faire beaucoup de mal.
Blesser jusqu'au sang.
Façon boomerang.

hier à 17h au photomaton
Pour le casting prochain de baby-sitters, les ventes en réunion à domicile, les soirées de réflexion, les discussions thématiques, les retraites spirituelles.
Par respect pour les agents de recensement de la population, les Témoins d'Osiris et les marchands ambulants.
Que ce soit présentable pour l'invité inattendu, et pour les parents qui viendraient chercher leurs enfants après les nombreux goûters, animations pédagogiques et anniversaires que je comptais organiser incessamment sous peu.
Je voulais devenir sociable. Entretenir de bonnes relations avec le voisinage, les parents d'élèves et les commerçants. Parler à haute voix, sourire en regardant dans les yeux. Etre aimable, serviable et pleine d'initiatives.
Que tout soit propre, fluide et débouché.
J'ai donc fait venir les éboueurs.
Cela leur a pris du temps, mais finalement l'eau qui remontait et stagnait dans la baignoire après chaque douche, vaisselle, lessive, gommage du nez, a enfin coulé vers son destin.
Je me suis réjouie de pouvoir à nouveau prendre un bain, mettre mes oreilles sous l'eau pour mieux entendre sur quoi dissertent les voisins.
Ces messieurs n'avaient rien de Bob le Bricoleur, ils n'étaient ni ponctuels, ni synchrones, ni solidaires. L'eau sous haute pression a jailli trop tôt du tuyau tiré par la fenêtre depuis le parking, en inondant toute la cuisine. Un peu dépités par ce spectacle, ce jaillissement précoce au beau milieu de ma cuisine, ils ont cependant vite retrouvé leur arrogance et se sont mis à râler contre l'architecte, les plombiers, le bailleur.
Ils m'ont grondée, sourcils froncés et regard méprisant, pour le marc de café et les grains de riz au fond du siphon ("Oui, j'en toucherai un mot à ma moitié à son retour, en transsibérien, de Vladivostok" ai-je marmonné en rougissant, tout en essayant d'essuyer discrètement le sol, les murs, la table...) et ont laissé un bordel sans nom dans les trois quarts de l'appartement et une bonne partie de la cage d'escalier, avant de partir en faisant crisser les pneus.
Après, j'avais peur que les locataires glissent dans les flaques d'eau laissées dans l'escalier et se brisent la colonne vertébrale par ma faute, alors j'ai passé une bonne partie de l'après-midi à tout nettoyer, un triangle de présignalisation posé au rez-de-chaussée et un gilet rétro-réfléchissant sur le dos. A crier à ceux qui entraient dans l'immeuble "Excusez-moi, je voudrais attirer votre attention...", en surveillant simultanément les bruits de clés aux étages pour prévenir à temps ceux qui descendaient. A expliquer que non, je ne suis pas la nouvelle concierge, que ce serait peut-être mieux de descendre sur la rampe, que oui, le gros camion qui n'a pas éteint son moteur et a bloqué la moitié du parking toute la matinée, c'était pour moi, que non, ce n'était pas un tuyau de pompiers. Juste des éboueurs précoces. On m'a regardée d'un drôle d'oeil, et je me suis tue.
Moi, Zamomi Blogspot, qui à côté de mes rêves de sociabilité, aspirais à une sorte de discrétion respectueuse et citoyenne, qui voulais que mon emménagement passe inaperçu, qui étais sincèrement désolée pour le tapage nocturne du 19 février à minuit, lorsque je me suis retrouvée coincée entre deux portes avec la table héritée de la meilleure amie de ma grand-mère, à pâlir de confusion devant les coups frappés au mur par une voisine insomniaque, moi qui... Ben, c'était loupé.
Maintenant, je n'oserai même pas fixer un clou au mur. J'écouterai le réveil-matin avec des oreillettes. Je chuchoterai au téléphone sur le balcon par jour de grand vent. Je ferai pipi en dehors des heures creuses. Je ne mettrai plus de talons hauts pour sortir les poubelles. J'attendrai d'être à la place de jeux pour gronder mes enfants. Je rirai juste en faisant "sssSSss". Je ne jouirai que le 14 juillet à minuit et éventuellement pendant la Coupe du Monde.
Mais les poupées vaudou que je confectionne en silence depuis quelques jours (on m'a beaucoup énervée ces derniers temps), eh bien elles sont gonflables. Et le jour où quelque chose se brisera en moi (et que je retrouverai enfin ma boîte à couture avec le petit set d'épingles), ben ils verront de quel bois je me chauffe au milieu de leur chauffage collectif, et ça fera BAOUM, BAOUM !! et ils sauront qui c'est qui fait la loi ici, et que le marc de café c'est bon pour les canalisations. Et que j'ai tout entendu, les oreilles sous l'eau, tout, et que je sais que ça les dérange, parano qu'ils sont, et que je soupçonne un complot avec cette histoire de tuyaux bouchés, on me la fait pas à moi.
Que je ne suis pas la gentille Zamomi qu'on croit, et qu'une bouteille d'huile de monoï, c'est facile à renverser par inadvertance dans l'escalier.
Et même un triangle de détresse, pour peu qu'on sache s'en servir, ça peut, avec ses angles, faire beaucoup de mal.
Blesser jusqu'au sang.
Façon boomerang.

hier à 17h au photomaton
Monday, March 2, 2009
Friday, February 13, 2009
Sic!
Je sirote en ces soirs un peu de fatigue pure, bien méritée. A base de poussière concentrée, de vis introuvables, d'écrous solitaires, de labyrinthes de cartons. Je prends mon bien en patience, cela demande du temps de construire le quotidien banal de mes rêves d'enfant de dissidents.
J'ai depuis trois jours à défaut de poignée une nouvelle plaque sur la porte d'entrée et une sur la boîte aux lettres. Avec le nom de mon père, un tiret et celui du père de mes enfants. Je préfèrerais une poignée et un nom qui m'appartient. Mais on ne peut pas tout avoir.
Cette fatigue pure, sans stress rajoutés, est par moments délicieuse. Et chaque matin, curieusement, je me réveille tôt et reposée. Quelques courbatures tout au plus. Elles peuvent, elles aussi, être secrètement charmantes. Elles portent mal leur nom (comme tout ce qui a du charme secret), car je me courbe de moins en moins.
J'ai bien conscience qu'il est un peu de mauvais goût de se tenir si droite, alors que d'un coup, hop, plus de mari, plus de maison, plus de jardin, plus de voiture, plus de mutuelle, plus de belle doche, plus de chat, plus de voisine-babysitter.
Mais je n'y peux rien, j'ai souvent envie de rire.
On va dire que la vie m'a beaucoup ôté, pour mon bien.
Oh, par-ci par-là, on ne m'adresse plus la parole.
D'autres me l'adressent enfin.
La parole, des intentions, une présence.
Quelques connus et autant d'inconnus ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Un meilleur merveilleusement varié, complémentaire, durant plusieurs jours, avec sourire, entre la maison perdue dans les vergers et ce troisième étage sans ascenseur.
Il y a deux jours, je m'observais, étonnée, dans les vitrines des boutiques lyonnaises.
J'ai pris dix ans en quelques mois.
Et pourtant en même temps, j'ai le sentiment de perdre un tiers de siècle en quelques jours. L'effet yo-yo à l'envers. L'effet oy-oy ?
Je regarde Les Moomins avec mon fils et je ris à gorge déployée (ça ressemble à quoi une gorge déployée ?). Je tombe amoureuse de Bob le Bricoleur et de Pippi Langstrump. J'autorise la biloute à me couper quatre centimètres de cheveux pendant que je dors. Samson, dans le Sefer Shoftim (Livre des Juges), cela lui a fait perdre sa force, et moi, au contraire, ça me ragaillardit.
Le bordel ici est indescriptible et je ne retrouve rien. (Enfin, si. Hier soir, j'ai retrouvé mon coeur sous une pile de casseroles, au fond d'un carton. Il était ailleurs depuis longtemps, depuis si longtemps. Il est souriant, il a pris quelques rides, elles lui vont bien.)
C'était mon quatorzième déménagement et je suis toujours aussi peu organisée, dépourvue de sens pratique. Mais c'est mon bordel à présent, le nôtre et je l'aime bien.
Je rêve d'aller dans un hammam. Traditionnel, sombre, avec des voutes orientales, des parfums de savon noir et de thé à la menthe. Y passer toute une journée et une partie de la nuit, comme dans un rêve que j'avais fait il y a un an. Toutes les femmes parleraient arabe, sauf moi. Je déposerais mes dix années de trop dans un coin. Je les plierais avec délicatesse, mais sans affectation. Tous mes pores s'ouvriraient en silence dans la vapeur. Peut-être que je pleurerais quand même un peu, ou que je chuchoterais un gros mot ou deux (en polonais), histoire de me donner un peu de contenance, de bien faire comprendre aux pignons de pin flottant dans mon verre de thé sucré qu' "on m'y reprendra plus..." Je demanderais (en langage des signes) le forfait "spécial mariage", gommages, massages, masques visage, maquillage et autres tatouages. Je m'endormirais très profondément pendant les soins. Au réveil je serais pure de tout ce qui n'a jamais été pour moi.
Je rentrerais, remonterais dignement au troisième étage de mon immeuble et dans un élan misandre j'arracherais les plaques sur la porte et la boîte aux lettres. A moins que, pour la dernière fois, je fasse une concession : je laisserais les plaques, mais j'y ajouterais deux-trois lettres au cutter Stanley, "(sic!)" par exemple. Ainsi, je porterais mieux mon nom, quitte à perdre en charme secret.
Parce que si on ne peut pas tout avoir, il est peut-être encore plus difficile de se défaire de tout ce qui nous encombre.
Mais si jamais il m'arrivait de me purifier à outrance, d'arracher les plaques, de tout décaper, visibilium omnium et invisibilium, je ne laisserai plus jamais personne, ni rien - et je prends les pignons à témoin - me séparer, fût-ce pour trois semaines, de mon coeur à pattes d'oie.
J'ai depuis trois jours à défaut de poignée une nouvelle plaque sur la porte d'entrée et une sur la boîte aux lettres. Avec le nom de mon père, un tiret et celui du père de mes enfants. Je préfèrerais une poignée et un nom qui m'appartient. Mais on ne peut pas tout avoir.
Cette fatigue pure, sans stress rajoutés, est par moments délicieuse. Et chaque matin, curieusement, je me réveille tôt et reposée. Quelques courbatures tout au plus. Elles peuvent, elles aussi, être secrètement charmantes. Elles portent mal leur nom (comme tout ce qui a du charme secret), car je me courbe de moins en moins.
J'ai bien conscience qu'il est un peu de mauvais goût de se tenir si droite, alors que d'un coup, hop, plus de mari, plus de maison, plus de jardin, plus de voiture, plus de mutuelle, plus de belle doche, plus de chat, plus de voisine-babysitter.
Mais je n'y peux rien, j'ai souvent envie de rire.
On va dire que la vie m'a beaucoup ôté, pour mon bien.
Oh, par-ci par-là, on ne m'adresse plus la parole.
D'autres me l'adressent enfin.
La parole, des intentions, une présence.
Quelques connus et autant d'inconnus ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Un meilleur merveilleusement varié, complémentaire, durant plusieurs jours, avec sourire, entre la maison perdue dans les vergers et ce troisième étage sans ascenseur.
Il y a deux jours, je m'observais, étonnée, dans les vitrines des boutiques lyonnaises.
J'ai pris dix ans en quelques mois.
Et pourtant en même temps, j'ai le sentiment de perdre un tiers de siècle en quelques jours. L'effet yo-yo à l'envers. L'effet oy-oy ?
Je regarde Les Moomins avec mon fils et je ris à gorge déployée (ça ressemble à quoi une gorge déployée ?). Je tombe amoureuse de Bob le Bricoleur et de Pippi Langstrump. J'autorise la biloute à me couper quatre centimètres de cheveux pendant que je dors. Samson, dans le Sefer Shoftim (Livre des Juges), cela lui a fait perdre sa force, et moi, au contraire, ça me ragaillardit.
Le bordel ici est indescriptible et je ne retrouve rien. (Enfin, si. Hier soir, j'ai retrouvé mon coeur sous une pile de casseroles, au fond d'un carton. Il était ailleurs depuis longtemps, depuis si longtemps. Il est souriant, il a pris quelques rides, elles lui vont bien.)
C'était mon quatorzième déménagement et je suis toujours aussi peu organisée, dépourvue de sens pratique. Mais c'est mon bordel à présent, le nôtre et je l'aime bien.
Je rêve d'aller dans un hammam. Traditionnel, sombre, avec des voutes orientales, des parfums de savon noir et de thé à la menthe. Y passer toute une journée et une partie de la nuit, comme dans un rêve que j'avais fait il y a un an. Toutes les femmes parleraient arabe, sauf moi. Je déposerais mes dix années de trop dans un coin. Je les plierais avec délicatesse, mais sans affectation. Tous mes pores s'ouvriraient en silence dans la vapeur. Peut-être que je pleurerais quand même un peu, ou que je chuchoterais un gros mot ou deux (en polonais), histoire de me donner un peu de contenance, de bien faire comprendre aux pignons de pin flottant dans mon verre de thé sucré qu' "on m'y reprendra plus..." Je demanderais (en langage des signes) le forfait "spécial mariage", gommages, massages, masques visage, maquillage et autres tatouages. Je m'endormirais très profondément pendant les soins. Au réveil je serais pure de tout ce qui n'a jamais été pour moi.
Je rentrerais, remonterais dignement au troisième étage de mon immeuble et dans un élan misandre j'arracherais les plaques sur la porte et la boîte aux lettres. A moins que, pour la dernière fois, je fasse une concession : je laisserais les plaques, mais j'y ajouterais deux-trois lettres au cutter Stanley, "(sic!)" par exemple. Ainsi, je porterais mieux mon nom, quitte à perdre en charme secret.
Parce que si on ne peut pas tout avoir, il est peut-être encore plus difficile de se défaire de tout ce qui nous encombre.
Mais si jamais il m'arrivait de me purifier à outrance, d'arracher les plaques, de tout décaper, visibilium omnium et invisibilium, je ne laisserai plus jamais personne, ni rien - et je prends les pignons à témoin - me séparer, fût-ce pour trois semaines, de mon coeur à pattes d'oie.
Wednesday, January 21, 2009
Confidences
Je l'avais imaginée désagréable, agacée, dérangée par ma présence. Je n'avais aucune raison valable de le penser, je connaissais juste sa voix, mais toute cette situation me paraissait tellement improbable...
J'ai mis mon nouveau gilet bleu de Prusse au décolleté fatal, me suis coiffée à la Jaclyn Smith dans Charlie's Angels et je suis arrivée un peu en retard : les routes étant boueuses, j'avais opéré un détour pour faire briller mes bottines en foulant l'herbe humide.
Je voulais qu'elle me dise enfin la vérité.
Elle le connaissait bien.
Ca avait duré dix-huit mois et des poussières.
C'est court, je l'admets, mais suffisant pour se faire une petite idée.
Et puis il y a quelque temps, elle avait pris la décision de le quitter. Du jour au lendemain.
"Je n'ai rien à lui reprocher, prétendait-elle, mais à présent ma vie est ailleurs, vous comprenez ?"
Non, je ne comprenais pas, je me méfiais, je voulais qu'elle me parle de lui... Encore et encore. Qu'elle me dise tout, les secrets inavouables, la moindre anecdote, tout ce que j'ignorais. Ses qualités, ses vices, son passé, sa situation, ses métamorphoses... Sa taille exacte, son âge.
Tout.
Qu'elle m'explique sincèrement, sans cachoterie aucune, sans le "vous verrez par vous-même", sans le défendre à tout prix.
Elle en avait profité (ce sont ses paroles), mais j'imagine qu'elle l'avait subi aussi.
Je voulais savoir... Quitte à être terriblement déçue.
Oh, elle se doutait qu'il m'obsédait depuis quelques semaines déjà. Que je tournais autour, que je le dévorais des yeux lorsqu'il se trouvait sur mon chemin. Que mes pensées, de jour comme de nuit, ne s'en détachaient plus.
Et que je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'il soit à moi, rien qu'à moi.
Je fantasmais, oui, pourquoi le cacher ? Je m'imaginais des trucs, plein de trucs, plein. En fermant les yeux le soir. Au réveil. Même dans mon bain, surtout dans mon bain. Même pendant la prière du matin, une fois sur deux. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Je luttais pourtant contre ces pensées-là, torturée, épuisée, presque folle. Inquiète.
Déterminée.
On s'était donc donné rendez-vous à 14 heures et j'étais en retard, à cause de la boue. Mon coeur battait fort au moment de frapper à sa porte, j'avais peur qu'elle l'entende ou qu'elle le voie, car ça se voit quand on porte un gilet avec un décolleté fatal, si si.
Elle m'a souri, et m'a invitée à m'asseoir, en jetant un regard à mes bottines, que je frottais contre l'essuie-pieds :
"Oh, mais il pleut ?"
"Non, c'est la rosée sur les brins d'herbe. Enfin le givre."
"Le givre ?"
"Oui, enfin la rosée givrée. Sur les brins d'herbe. A cause de la boue."
Elle n'a plus rien dit, m'a versé une tasse de café.
Je sentais que je l'avais déstabilisée.
Je l'ai fixée droit dans les yeux, et soudain, mes questions ont fusé, franches, directes et très osées.
"Oui, je l'aimais" m'a-t-elle avoué, vaincue.
"Ces deux petites années étaient douces, paisibles...
Je n'ai pas à m'en plaindre, ce serait hypocrite et injuste de ma part.
Oh, les gens ici étaient parfois un peu curieux, mais ils sont discrets dans l'ensemble. Et indulgents. Ils ne se mêlent pas de la vie des autres.
(Pendant un millième de seconde, je me suis sentie visée, mais j'ai fait comme si de rien n'était, j'ai fixé une petite tache de rouille sur le tuyau, vers le radiateur, impassible. Je voulais paraître sérieuse, exigeante, clairvoyante et supra lucide.)
Et en ce qui le concerne, hé bien... (soupir) ...il est bien, vous savez.
Calme, sympathique, chaleureux. Accueillant.
Il vous donnera de l'espace, il n'est ni étouffant, ni oppressant. Agréable.
Une question de temps, d'attachement, de concessions. D'adaptation, en fonction de vos besoins, de vos désirs. Pour ça, il est chouette, oui.
Et il me manquera.
(Je n'ai pas cillé, je ne me suis pas laissée attendrir. Je voulais connaître la suite.)
Il vous plaira, j'en suis certaine. A vos enfants aussi. Les miens l'adoraient et ma décision de le quitter les perturbe. Ils s'y sont attachés.
Oh, il a des défauts, bien sûr. Vous en avez connu, vous, des parfaits ? (petit rire)
Je vais être franche avec vous. Parfois, en le comparant à d'autres que j'ai connus dans le passé, je le trouvais un peu... comment dire... quelconque. Il manquait de style, mais bon, vous ne serez pas forcément du même avis que moi. C'est une question de goût.
(Là, j'ai soudain eu envie de l'étrangler avec mon écharpe cachemire rouge carmin, mais je me suis retenue.)
Ca dépend de ce que vous cherchez.
Et peut-être que vous saurez y remédier, lui donner ce que je n'ai pas eu le temps, ni l'énergie, surtout depuis la naissance du troisième... (soupir)
Pourtant, j'en ai pris soin comme j'ai pu. Et il en avait besoin. Si vous l'aviez connu à l'époque, vous auriez réfléchi à deux fois avant de chercher à vous engager.
Oui, je vous dirai tout, en toute sincérité. Vous reprendrez un peu de café ?
(...) C'est le matin que je l'appréciais le plus... Ce côté joyeux, agréable, solaire. Plus tard en journée, il avait tendance à s'assombrir (...) Il est comme ça, on n'y peut rien, ou pas grand chose. La nuit ? Plutôt tranquille. Pas toujours évidemment, je ne voudrais pas vous mentir (...) Mais j'ai connu pire, hein. Nuits horribles, sentiment constant d'insécurité. Là non. Pour ça il est clean... Sauf parfois naturellement, à l'occasion des fêtes, des matchs de foot, des anniversaires, etc... L'alcool aidant, tout ça. Des soirées un peu plus difficiles. Mais c'était rare, hein, et bon, il faut les laisser s'amuser aussi.
Vous l'aimerez, vous verrez.
D'ailleurs, venez..."
Et là, elle m'a invitée à me lever, m'a priée de la suivre et elle a ouvert une porte. Puis une autre, encore une.
Il était là, devant moi...
(...)
Plus tard, elle m'a raccompagnée jusqu'au palier, en souriant.
J'ai dévalé l'escalier et j'ai couru dans la boue, satisfaite, apaisée. Rassasiée.
Impatiente de prendre sa place...
Bientôt.
Etat des lieux et remise des clés dans deux semaines environ :)

image : Jacek Yerka "Pokoj panuje w bloku" (Le calme règne dans l'immeuble)
J'ai mis mon nouveau gilet bleu de Prusse au décolleté fatal, me suis coiffée à la Jaclyn Smith dans Charlie's Angels et je suis arrivée un peu en retard : les routes étant boueuses, j'avais opéré un détour pour faire briller mes bottines en foulant l'herbe humide.
Je voulais qu'elle me dise enfin la vérité.
Elle le connaissait bien.
Ca avait duré dix-huit mois et des poussières.
C'est court, je l'admets, mais suffisant pour se faire une petite idée.
Et puis il y a quelque temps, elle avait pris la décision de le quitter. Du jour au lendemain.
"Je n'ai rien à lui reprocher, prétendait-elle, mais à présent ma vie est ailleurs, vous comprenez ?"
Non, je ne comprenais pas, je me méfiais, je voulais qu'elle me parle de lui... Encore et encore. Qu'elle me dise tout, les secrets inavouables, la moindre anecdote, tout ce que j'ignorais. Ses qualités, ses vices, son passé, sa situation, ses métamorphoses... Sa taille exacte, son âge.
Tout.
Qu'elle m'explique sincèrement, sans cachoterie aucune, sans le "vous verrez par vous-même", sans le défendre à tout prix.
Elle en avait profité (ce sont ses paroles), mais j'imagine qu'elle l'avait subi aussi.
Je voulais savoir... Quitte à être terriblement déçue.
Oh, elle se doutait qu'il m'obsédait depuis quelques semaines déjà. Que je tournais autour, que je le dévorais des yeux lorsqu'il se trouvait sur mon chemin. Que mes pensées, de jour comme de nuit, ne s'en détachaient plus.
Et que je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'il soit à moi, rien qu'à moi.
Je fantasmais, oui, pourquoi le cacher ? Je m'imaginais des trucs, plein de trucs, plein. En fermant les yeux le soir. Au réveil. Même dans mon bain, surtout dans mon bain. Même pendant la prière du matin, une fois sur deux. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Je luttais pourtant contre ces pensées-là, torturée, épuisée, presque folle. Inquiète.
Déterminée.
On s'était donc donné rendez-vous à 14 heures et j'étais en retard, à cause de la boue. Mon coeur battait fort au moment de frapper à sa porte, j'avais peur qu'elle l'entende ou qu'elle le voie, car ça se voit quand on porte un gilet avec un décolleté fatal, si si.
Elle m'a souri, et m'a invitée à m'asseoir, en jetant un regard à mes bottines, que je frottais contre l'essuie-pieds :
"Oh, mais il pleut ?"
"Non, c'est la rosée sur les brins d'herbe. Enfin le givre."
"Le givre ?"
"Oui, enfin la rosée givrée. Sur les brins d'herbe. A cause de la boue."
Elle n'a plus rien dit, m'a versé une tasse de café.
Je sentais que je l'avais déstabilisée.
Je l'ai fixée droit dans les yeux, et soudain, mes questions ont fusé, franches, directes et très osées.
"Oui, je l'aimais" m'a-t-elle avoué, vaincue.
"Ces deux petites années étaient douces, paisibles...
Je n'ai pas à m'en plaindre, ce serait hypocrite et injuste de ma part.
Oh, les gens ici étaient parfois un peu curieux, mais ils sont discrets dans l'ensemble. Et indulgents. Ils ne se mêlent pas de la vie des autres.
(Pendant un millième de seconde, je me suis sentie visée, mais j'ai fait comme si de rien n'était, j'ai fixé une petite tache de rouille sur le tuyau, vers le radiateur, impassible. Je voulais paraître sérieuse, exigeante, clairvoyante et supra lucide.)
Et en ce qui le concerne, hé bien... (soupir) ...il est bien, vous savez.
Calme, sympathique, chaleureux. Accueillant.
Il vous donnera de l'espace, il n'est ni étouffant, ni oppressant. Agréable.
Une question de temps, d'attachement, de concessions. D'adaptation, en fonction de vos besoins, de vos désirs. Pour ça, il est chouette, oui.
Et il me manquera.
(Je n'ai pas cillé, je ne me suis pas laissée attendrir. Je voulais connaître la suite.)
Il vous plaira, j'en suis certaine. A vos enfants aussi. Les miens l'adoraient et ma décision de le quitter les perturbe. Ils s'y sont attachés.
Oh, il a des défauts, bien sûr. Vous en avez connu, vous, des parfaits ? (petit rire)
Je vais être franche avec vous. Parfois, en le comparant à d'autres que j'ai connus dans le passé, je le trouvais un peu... comment dire... quelconque. Il manquait de style, mais bon, vous ne serez pas forcément du même avis que moi. C'est une question de goût.
(Là, j'ai soudain eu envie de l'étrangler avec mon écharpe cachemire rouge carmin, mais je me suis retenue.)
Ca dépend de ce que vous cherchez.
Et peut-être que vous saurez y remédier, lui donner ce que je n'ai pas eu le temps, ni l'énergie, surtout depuis la naissance du troisième... (soupir)
Pourtant, j'en ai pris soin comme j'ai pu. Et il en avait besoin. Si vous l'aviez connu à l'époque, vous auriez réfléchi à deux fois avant de chercher à vous engager.
Oui, je vous dirai tout, en toute sincérité. Vous reprendrez un peu de café ?
(...) C'est le matin que je l'appréciais le plus... Ce côté joyeux, agréable, solaire. Plus tard en journée, il avait tendance à s'assombrir (...) Il est comme ça, on n'y peut rien, ou pas grand chose. La nuit ? Plutôt tranquille. Pas toujours évidemment, je ne voudrais pas vous mentir (...) Mais j'ai connu pire, hein. Nuits horribles, sentiment constant d'insécurité. Là non. Pour ça il est clean... Sauf parfois naturellement, à l'occasion des fêtes, des matchs de foot, des anniversaires, etc... L'alcool aidant, tout ça. Des soirées un peu plus difficiles. Mais c'était rare, hein, et bon, il faut les laisser s'amuser aussi.
Vous l'aimerez, vous verrez.
D'ailleurs, venez..."
Et là, elle m'a invitée à me lever, m'a priée de la suivre et elle a ouvert une porte. Puis une autre, encore une.
Il était là, devant moi...
(...)
Plus tard, elle m'a raccompagnée jusqu'au palier, en souriant.
J'ai dévalé l'escalier et j'ai couru dans la boue, satisfaite, apaisée. Rassasiée.
Impatiente de prendre sa place...
Bientôt.
Etat des lieux et remise des clés dans deux semaines environ :)

image : Jacek Yerka "Pokoj panuje w bloku" (Le calme règne dans l'immeuble)
Thursday, January 15, 2009
Petite éternité

Je n'écris pas beaucoup.
Je n'en pense pas moins.
Et je ressens encore plus.
Alors autant se taire un peu.
De toute façon, je suis trop concernée pour pouvoir espérer être un tant soi peu objective, m'a-t-on dit, sans écouter la fin de ma phrase. On ne s'est même pas rendu compte qu'il s'agissait d'une question. Et que je ne souhaitais pas être un exemple d'objectivité, je voulais juste faire part de ma peine immense, de mon effroi pour tant de vies innocentes fauchées.
Les vies de ceux qui ne respectent pas leur vie ni celle de leurs femmes et de leurs enfants, m'importent peu.
Et je voudrais comprendre quels problèmes internes tentent de résoudre ceux qui mentent et véhiculent des mensonges, même par omission.
*
E., qui était bien plus pacifique et plus idéaliste que moi, aurait 40 ans si en 2002, à Jérusalem-Ouest...
*
Je porte malheur, il faut croire.
*
Mes cheveux sont pleins de suie, mes ongles noirs, j'ai trouvé du bois sec, le feu crépite.
*
Ces dernières journées étaient douces, il y a eu des rires, des chansons. Cela faisait longtemps que je ne me suis plus réveillée aussi détendue, que je n'ai pas scruté le ciel, mon ciel, à l'aube, pour essayer de deviner quelles couleurs aura la journée, ma journée.
Je n'oublie rien, je prends de la distance.
Non, je ne prends rien du tout, elle s'invite.
Dix jours sans propos dévalorisants, sans menaces, sans insultes et Ceterae, c'est une vraie petite éternité.
J'ai l'impression que même les objets prennent vie, s'animent, me sourient.
La bouilloire toussote plus joyeusement, la machine à laver semble chanter au programme essorage, le grille-pain a des orgasmes multiples, le robinet de la salle de bain ne fuit pas, il s'amuse à cracher le plus loin qu'il peut...
Je fais des cauchemars optimistes, qui se terminent bien.
Et je suis curieuse, passionnément curieuse, des années à venir.
Ma nouvelle psy est magnifique et terrriblement intelligente, grande, ronde, cheveux très courts, lunettes, accent scandinave et humour british. Elle a peut-être un tatouage à la nuque, mais ça ne se fait pas d'inspecter le cou de sa thérapeute dès la première séance.
Le Nord me manque. J'ai participé à un concours pour gagner un week-end de rêve à Bruxelles. Tenez-moi les pouces :)
Je serai très bientôt sans connexion pendant quelques semaines.
Mais je serai là, pas loin, au bord du Rhône. Vous pouvez m'envoyer vos messages dans des bouteilles.
photo : Bruges, Le Béguinage.
Monday, January 5, 2009
En suspens
Ciel bleu et froid mordant pour ces premières heures d'une nouvelle vie.
La biloute est partie ce matin pour sa première semaine de garde alternée. Elle a refermé la porte à 7h15, je l'ai entendue dévaler l'escalier avec un sac d'école un peu plus lourd que d'habitude. Nous la retrouverons vendredi, le courageux petit loup et moi...

Hâte d'être chez moi, chez nous, ailleurs.
Un peu en suspens encore, zigzaguant entre les pyramides de cartons toujours plus hautes, j'évolue devant ma cuisine/garde-manger/vaisselier qui se réduit à présent à une grosse planche sur deux tréteaux, je m'endors sur un matelas souriant non loin du poêle toujours affamé. Le lieu de mon futur appartement est encore secret pour moi. Je tremble un peu. La nuit, je rêve de trains et de belles forêts. Ou je ne dors pas, j'écoute la radio, je tourne les pages de la vie d'Emily Dickinson.
"(...) Dieu était-il si avare ? Sa table est dressée trop haut pour Nous À moins de dîner sur la pointe des pieds ! Les Miettes conviennent à de petits becs Les Cerises – aux Grives Le goûter doré de l’Aigle les éblouit ! Dieu tienne Sa Promesse aux « Moineaux », Qui de peu d’Amour savent jeûner !"
Je caresse l'étui du violon, je ne l'ouvrirai plus ici.
Il attend un lieu sûr avec moi.
Je suis émue, un peu effrayée, encore très tendue. Je sursaute au moindre bruit : tout résonne autrement dans une maison presque vide.
Le soulagement tarde à venir, mais il est en route, avec son arroi d'étonnements, de parfums, de projets encore endormis.
Premières petites courses au supermarché avec la conscience de ne pas avoir de comptes à rendre sur tel choix, telle envie illogique, tel caprice.
C'est si peu et pourtant c'est beaucoup.
J'ai acheté trois sortes de tomates cerises très chères. C'est ma vengeance à moi.
Dans les moments de fragilité entre le rayon poissons et le stand des promotions sur les tristes foies de canard dont personne n'a voulu pour les fêtes, je me suis réchauffée un peu aux sourires de quelques femmes, jeunes, âgées, dynamiques, pressées ou/et fatiguées.
Ou simplement en les observant dans leur beauté infinie, beauté si souvent inconsciente, en voyeuse, ma première vocation.
Celles qui faisaient un effort surhumain pour feindre l'écoute attentive du silence absent ou des suggestions vexées de leurs compagnons, du blabla adorable ou insupportable, mais toujours exigeant, de leurs enfants. Qui choisissaient les yaourts sans sucre ajouté, la tête ailleurs. Qui bridaient leur regard fuyant vers le super robot ménager un peu coûteux.
Qui riaient devant les bouchons et priorités grillées des caddies entre le rayon culottes de rêve et quenelles au brochet.
Et puis les solitaires, de tout âge, les plus émouvantes, promenant dans leurs bras un bonheur à offrir, un manque accueillant. Les femmes-nids, au sourire pur et tremblant, parfois si méfiant, invisible.
Un vieil homme à la caisse, son regard brillant devant les pommes d'un rouge extraordinaire qu'il venait de choisir mais qu'il avait oublié de peser et qui déambulaient joyeusement sur le tapis roulant...
J'espère qu'un jour, après mille vies, je pourrai m'incarner, juste pour quelques jours, en amour pur.
Je pulvériserai tout entre le rayon charcuterie et le parking.
La biloute est partie ce matin pour sa première semaine de garde alternée. Elle a refermé la porte à 7h15, je l'ai entendue dévaler l'escalier avec un sac d'école un peu plus lourd que d'habitude. Nous la retrouverons vendredi, le courageux petit loup et moi...

Hâte d'être chez moi, chez nous, ailleurs.
Un peu en suspens encore, zigzaguant entre les pyramides de cartons toujours plus hautes, j'évolue devant ma cuisine/garde-manger/vaisselier qui se réduit à présent à une grosse planche sur deux tréteaux, je m'endors sur un matelas souriant non loin du poêle toujours affamé. Le lieu de mon futur appartement est encore secret pour moi. Je tremble un peu. La nuit, je rêve de trains et de belles forêts. Ou je ne dors pas, j'écoute la radio, je tourne les pages de la vie d'Emily Dickinson.
"(...) Dieu était-il si avare ?
Je caresse l'étui du violon, je ne l'ouvrirai plus ici.
Il attend un lieu sûr avec moi.
Je suis émue, un peu effrayée, encore très tendue. Je sursaute au moindre bruit : tout résonne autrement dans une maison presque vide.
Le soulagement tarde à venir, mais il est en route, avec son arroi d'étonnements, de parfums, de projets encore endormis.
Premières petites courses au supermarché avec la conscience de ne pas avoir de comptes à rendre sur tel choix, telle envie illogique, tel caprice.
C'est si peu et pourtant c'est beaucoup.
J'ai acheté trois sortes de tomates cerises très chères. C'est ma vengeance à moi.
Dans les moments de fragilité entre le rayon poissons et le stand des promotions sur les tristes foies de canard dont personne n'a voulu pour les fêtes, je me suis réchauffée un peu aux sourires de quelques femmes, jeunes, âgées, dynamiques, pressées ou/et fatiguées.
Ou simplement en les observant dans leur beauté infinie, beauté si souvent inconsciente, en voyeuse, ma première vocation.
Celles qui faisaient un effort surhumain pour feindre l'écoute attentive du silence absent ou des suggestions vexées de leurs compagnons, du blabla adorable ou insupportable, mais toujours exigeant, de leurs enfants. Qui choisissaient les yaourts sans sucre ajouté, la tête ailleurs. Qui bridaient leur regard fuyant vers le super robot ménager un peu coûteux.
Qui riaient devant les bouchons et priorités grillées des caddies entre le rayon culottes de rêve et quenelles au brochet.
Et puis les solitaires, de tout âge, les plus émouvantes, promenant dans leurs bras un bonheur à offrir, un manque accueillant. Les femmes-nids, au sourire pur et tremblant, parfois si méfiant, invisible.
Un vieil homme à la caisse, son regard brillant devant les pommes d'un rouge extraordinaire qu'il venait de choisir mais qu'il avait oublié de peser et qui déambulaient joyeusement sur le tapis roulant...
J'espère qu'un jour, après mille vies, je pourrai m'incarner, juste pour quelques jours, en amour pur.
Je pulvériserai tout entre le rayon charcuterie et le parking.
Monday, December 29, 2008
Bonne Année enfin...
Que cette année soit différente, nos bonnes résolutions joyeuses et indulgentes, mettant en scène avec douceur et sincérité nos tempéraments, nos inquiétudes, nos rêves...
Que nous devenions, pas à pas, un peu plus complices et aimants avec nous-mêmes. D'un amour fort, infiniment fidèle et confiant.
"Tant que la terre tourne encore,
Tant que la lumière est vive,
Maître, accorde à chacun d'entre nous
ce qui manque dans sa vie :
Au sage veuille donner une tête,
au lâche un cheval,
A l'heureux un sou...
...Et ne m'oublie pas."
Булат Окуджава : Молитва Франсуа Вийона
(première strophe de "La prière de François Villon" de Bulat Okoudjava)
(première strophe de "La prière de François Villon" de Bulat Okoudjava)
photo : ici, dans le fauteuil, décembre 2008.
Tuesday, December 16, 2008
Menu contextuel

Aujourd'hui, elle a un portable.
Elle peut faire des photos, par exemple.
Pas de son mari, c'est sûr, même si photogénique, vu qu'elle est divorcée depuis vendredi dernier.
Aujourd'hui, tout a changé.
Alors comme bonne résolution pour 2009, elle a décidé de refaire un peu d'ordre dans sa tête.
Elle en sent la nécessité, pour globalement toujours les mêmes choses - et quelques nouvelles - qu'elle espère entrevoir un peu sous un autre angle. (Un peu comme dans photoshop, avec son bouton de déformation dans la barre d’options ou le menu contextuel. L'avantage est que la qualité de l'image reste intacte.)
Elle a donc sonné à une porte, à 14 h.
Et là, tragédie.
Personne à l'accueil, la porte s'est ouverte toute seule avec une sorte de "gzzz" maléfique.
Une salle d'attente vide, avec de toutes petites fenêtres très haut, sous le plafond, pour les araignées.
Au mur, des calendriers datant de 2004 avec les horaires des réunions d'échanges sur les troubles de xyz et des prochaines séances de groupes de soutien aux # et aux §.
Et quatre grandes affiches. Au nord, un bébé assis près d'un placard ouvert, une bouteille de détergent à la main, tout sourire, trente secondes avant le drame.
A l'est une phrase avec "violence" (rouge tremblant, lettres ébréchées) et "personnes âgées" dedans, sur fond noir. Au sud, un autre bambin, brun et frisé, tendant sa main rose vers la prise électrique. A l'ouest : "le tabac tue."
Finalement une jolie dame toute ronde est arrivée avec un stylo et un formulaire à remplir.
Et elle, pour la première fois de sa vie, elle a coché "divorcée", et hésité un long moment sur "personne à prévenir en cas de...". Elle a laissé la case vide. Elle a failli mettre un truc genre qui se termine par blogspot.
Ce premier contact avec le lieu était moyennement apaisant. C'est peut-être voulu, qui sait, histoire de faire monter l'adrénaline et les mots qui vont de pair.
Mais il y a eu pire, autrefois, récemment, dans une autre vie.
Comme ces longs couloirs glauques du bâtiment où avait lieu la thérapie de groupe "pour les conjoints des conjoints qui"
(ces lieux de parole muette, saccadée, coupée, respectée ou mise en sourdine, au gré des projections soudaines, des émotions des uns et des autres, aussi imprévisibles et violentes que celles qu'ils étaient venus dénoncer, raconter, partager. Un partage très inégal, une sorte de geyser, alors qu'elle avait tant besoin d'un puits d'où prélever à son rythme, un puits qu'elle aurait peut-être pu alimenter un peu aussi... En six mois, elle a dû prononcer six phrases.)
Les coups de fils anonymes passés en tremblant.
Il y a eu mieux aussi.
Les centres d'informations pour femmes, des lieux accueillants où les sourires étaient sur tous les visages, de la dame à l'accueil à la dame qui balayait, en passant par les thérapeutes, les assistantes sociales, les juristes, la fille qui proposait du café à toutes ces femmes en mal de tisane des lutins...
Il y a eu quelque temps le confortable fauteuil beige du cabinet sobre et accueillant d'un psy souriant et bavard.
Sa petite salle d'attente simple et élégante, remplie de magazines ambitieux sur la politique tourmentée du Proche-Orient ou sur les super-novae et les sursauts gamma aux confins des galaxies, lui plaisait beaucoup.
Elle s'y sentait bien, parfois moins, à la fin plutôt mal. Oh, les choses avançaient au Middle-East, dans le cosmos intersidéral et dans sa vie, mais il lui a annoncé un jour, alors que les amandiers étaient en fleurs, qu'il partait s'installer à Londres, qu'il lui laisserait des adresses et qu'il lui souhaitait du bien.
Elle n'avait pas eu le temps de faire son transfert négatif (c'est arrivé en bloc après son départ) et pour ce qui est du transfert positif, ce fut très modéré. Pas de sentiments amicaux et tendres, elle avait séché une bonne moitié des séances, quand il faisait très beau par exemple, ou qu'elle n'avait pas grand chose à dire. Bon, peut-être qu'une ou deux fois elle s'était laissée aller à imaginer des trucs, euh... qu'il s'approchait un peu, qu'il venait la rejoindre dans le fauteuil beige, qu'il la consolait un peu plus ardemment, sans mots superflus. Après elle lui aurait fait du chantage s'il avait été marié, elle lui aurait dit : "Je ne vous paie plus aucune séance pendant les dix-sept ans à venir, ou je lui balance tout et après je la séduis" et clic-clac, deux-trois photos avec le portable, sur lesquelles elle se défend, elle essaie de lui crever un oeil, car un homme déjà, hein, mais en plus marié, jamais de la vie, elle a des principes, elle.
Mais il n'avait pas de femme.
Et elle, elle n'avait pas de portable à l'époque.
Mais aujourd'hui, tout a changé.
Vivement un transfert positif.
(Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé, même partielle, sera poursuivie en dommages et intérêts selon les lois en vigueur.)
image : Dan Shupe
Sunday, December 14, 2008
Solitude

Hier matin, juste devant l'entrée du bureau de poste, un vieil homme et son chien.
L'animal au museau grisonnant gêne les passants pressés, transis de froid, à renifler ainsi par terre, remuer la queue, tourner en rond sur le trottoir.
Son maître brandit sa canne :
"Viens là, espèce de filou, ou je te remets la laisse ! Allez, tu n'as rien à faire là. Au pied ! Tu veux envoyer une lettre, un colis ou quoi ?"
Et ajoute tristement : "Et puis à qui, hein, d'abord...?"
Image : Le Général, le Chien et les Oiseaux de Francis Nielsen, 2003
Thursday, December 11, 2008
Shiraz & moi
Mes cinq cousines m'ont toujours secrètement haïe.
(Oh, elles avaient des raisons pour cela, mais nous sommes ici sur un blog et je ne suis pas là pour me vanter, mais pour me plaindre.)
Je suppose qu'il y avait en elles un mélange de crainte et de jalousie pour tous les désordres que j'ai, sans le chercher pourtant, et ceci depuis ma tendre enfance, provoqués, attirés ou simplement véhiculés.
On me les citait parfois en exemple (de quoi, je l'ignore toujours), mais on me faisait des clins d'oeil en même temps, l'air de dire "ne deviens jamais comme elles".
(Mes chères cousines, si un jour vous passez par là, vous n'avez aucune preuve tangible que c'est bien moi, d'abord.)
Mais il y a une exception. Je ne sais quelle règle elle confirme, quel cas elle décline, mais c'est une exception précieuse.
Ma sixième cousine.
Elle s'appelle Shiraz, elle est musicienne.
C'est ma seule cousine sépharade, issue d'un mariage de déraison entre un Benichou et une Rosenstein, quelque part en Italie, juste après mai 1968.
Elle vit dans une petite ruelle blanche parfumée à l'orange les jours profanes et au dafina le septième jour.
Ses yeux ressemblent à deux magnifiques fèves de cacao très, mais alors très amer. Elle enseigne au Talmud-Torah à une classe difficile (des petits autistes ultra-orthodoxes) des choses auxquelles elles ne croit pas vraiment.
Je l'ai rarement vue à la synagogue, ou alors scandaleusement déconcentrée.
"Je dois préparer mes cours" se justifie-t-elle. Elle ment : elle écrit beaucoup, elle noircit des pages, mais cela n'a rien à voir avec Maïmonide ou Rabbi Schneerson.
Elle fait semblant de revenir du mikveh, mais moi je sais que si ses cheveux sont humides, c'est qu'elle est encore allée se baigner toute nue entre les rochers.
Elle préfère rester assise sur un tapis ocre et doré, à la terrasse exposée au vent, à jouer de la mandoline (électrique) en chantant - et bonne mère, quelle voix - en anglais. A lire des sottises métaphysiques que personne n'approuve chez elle. En français.
Ou à dessiner des choses inexprimables (un peu en forme de spirales) mais qui s'impriment profondément (comme ces cratères de météores qui, au bout de cent millions d'années deviennent des lacs limpides). Dans ces traits torturés aux ombres posées avec justesse elle semble simuler sa propre mort. Consciemment, viscéralement. Et ce n'est que pour mieux renaître, bientôt, incessamment sous peu.
Elle vient me voir parfois, prétextant une déprime, fait quatre mille kilomètres en une nuit (si !), s'assied à ma table, esquisse des grimaces devant ma bouteille de vodka koszerna, me demande "Tu n'as pas de Tequila ?", remet quelques bûches dans ma cheminée, car ici c'est toujours l'hiver, les clochettes aux traîneaux, les loups qui hurlent au loin, le vent et la neige, et laisse parler son amertume, en riant, en pleurant, avec son accent de malheur suave, un mélange d'Oran, de Naples, de Galilée, d'Antibes et de Bible.
On ne me l'a jamais citée en exemple, et je me serais fâchée car son nom* vaut bien mieux qu'un ingrédient de citation, mais dans le désert déjà, il y trois mille trois cents ans, on me faisait des sourires insistants en l'évoquant, l'air de dire : elle est de ta famille wowooh, croisez vos viiiies, de temps en temps.
*hebr. Chant Secret

photo prise par Shiraz elle-même, à son insu.
(Oh, elles avaient des raisons pour cela, mais nous sommes ici sur un blog et je ne suis pas là pour me vanter, mais pour me plaindre.)
Je suppose qu'il y avait en elles un mélange de crainte et de jalousie pour tous les désordres que j'ai, sans le chercher pourtant, et ceci depuis ma tendre enfance, provoqués, attirés ou simplement véhiculés.
On me les citait parfois en exemple (de quoi, je l'ignore toujours), mais on me faisait des clins d'oeil en même temps, l'air de dire "ne deviens jamais comme elles".
(Mes chères cousines, si un jour vous passez par là, vous n'avez aucune preuve tangible que c'est bien moi, d'abord.)
Mais il y a une exception. Je ne sais quelle règle elle confirme, quel cas elle décline, mais c'est une exception précieuse.
Ma sixième cousine.
Elle s'appelle Shiraz, elle est musicienne.
C'est ma seule cousine sépharade, issue d'un mariage de déraison entre un Benichou et une Rosenstein, quelque part en Italie, juste après mai 1968.
Elle vit dans une petite ruelle blanche parfumée à l'orange les jours profanes et au dafina le septième jour.
Ses yeux ressemblent à deux magnifiques fèves de cacao très, mais alors très amer. Elle enseigne au Talmud-Torah à une classe difficile (des petits autistes ultra-orthodoxes) des choses auxquelles elles ne croit pas vraiment.
Je l'ai rarement vue à la synagogue, ou alors scandaleusement déconcentrée.
"Je dois préparer mes cours" se justifie-t-elle. Elle ment : elle écrit beaucoup, elle noircit des pages, mais cela n'a rien à voir avec Maïmonide ou Rabbi Schneerson.
Elle fait semblant de revenir du mikveh, mais moi je sais que si ses cheveux sont humides, c'est qu'elle est encore allée se baigner toute nue entre les rochers.
Elle préfère rester assise sur un tapis ocre et doré, à la terrasse exposée au vent, à jouer de la mandoline (électrique) en chantant - et bonne mère, quelle voix - en anglais. A lire des sottises métaphysiques que personne n'approuve chez elle. En français.
Ou à dessiner des choses inexprimables (un peu en forme de spirales) mais qui s'impriment profondément (comme ces cratères de météores qui, au bout de cent millions d'années deviennent des lacs limpides). Dans ces traits torturés aux ombres posées avec justesse elle semble simuler sa propre mort. Consciemment, viscéralement. Et ce n'est que pour mieux renaître, bientôt, incessamment sous peu.
Elle vient me voir parfois, prétextant une déprime, fait quatre mille kilomètres en une nuit (si !), s'assied à ma table, esquisse des grimaces devant ma bouteille de vodka koszerna, me demande "Tu n'as pas de Tequila ?", remet quelques bûches dans ma cheminée, car ici c'est toujours l'hiver, les clochettes aux traîneaux, les loups qui hurlent au loin, le vent et la neige, et laisse parler son amertume, en riant, en pleurant, avec son accent de malheur suave, un mélange d'Oran, de Naples, de Galilée, d'Antibes et de Bible.
On ne me l'a jamais citée en exemple, et je me serais fâchée car son nom* vaut bien mieux qu'un ingrédient de citation, mais dans le désert déjà, il y trois mille trois cents ans, on me faisait des sourires insistants en l'évoquant, l'air de dire : elle est de ta famille wowooh, croisez vos viiiies, de temps en temps.
*hebr. Chant Secret

photo prise par Shiraz elle-même, à son insu.
Tuesday, December 9, 2008
Si j'veux !
Saturday, December 6, 2008
Confiance

J'ignore encore où et dans quelles circonstances je les ouvrirai dans quelques petites semaines, mais pour la première fois de ma vie, malgré le stress, je remplis les cartons avec une sorte d'affection discrète, un mélange de concentration et d'intentions souriantes. J'y ajoute des clins d'oeil pour celle qui les déballera. Un peu comme si je m'envoyais des colis à moi-même. Un peu comme si dans toute cette suite d'inconnues, il y avait une constante : mes propres mains qui recevront ces quelques objets sauvés d'un déluge depuis longtemps annoncé. Les sourires, les clins d'oeil, quelques chuchotements. Mes propres encouragements.
Il faut parfois du temps pour apprendre à se parler avec douceur...
Image : "Przeprowadzka" (Le Déménagement) de Jacek Yerka, série "Varsovie".
Sunday, November 30, 2008
Fidélité
Wednesday, November 26, 2008
Poste restante

Une force mystérieuse, ou son manque peut-être, m'empêche actuellement d'écrire.
Il ne s'agit pas seulement de mes gribouilles ici.
Il m'est difficile aussi de répondre à certains mails chaleureux que je porte dans mon coeur.
(Vous pouvez essayer de m'écrire un mail glacial, mais je ne promets rien...)
(Je ne promettrai plus jamais rien dans ma vie.)
Mes rares sms se résument à "A bi1to,G plu 2 rézo.", mes listes de courses se voient réduites à l'essentiel : "amour, eau fraîche, schokobons, millepertuis".
Sur le frigo, il n'y a plus de factures urgentes, ni d'ordonnances illisibles. J'ai tout brûlé dans le poêle. Autrefois, mon frigo ressemblait à un panneau d'annonces municipales ou à une vitrine de syndicat d'initiative. Aujourd'hui, il n'y a plus que des magnets décolorés (que je finirai par jeter bientôt, ou fixer quelque part, contre les capots des voitures, les boîtes aux lettres, les gouttières) qui s'y raccrochent tristement comme des âmes bigotes se cramponneraient, toutes crispées, à un barreau branlant de l'échelle des valeurs, sans croire en son sommet.
Je n'appose plus ma signature au bas des contrôles de maths, je paraphe, à chaque fois différemment, au gré de mon humeur, parfois avec la main gauche, parfois au verso, et ma fille me fait des clins d'oeil complices.
Ce matin, j'ai refusé de signer le reçu d'une lettre recommandée, en expliquant à la factrice (une nouvelle, avec de très beaux maxillaires épais, mais assez désagréable) que je ne peux pas signer à la place de Frau Zamomi, que celle-ci est partie en voyage d'affaires, très loin, au bord de la Mer de Barents, à Severomorsk, une ville fermée qui sert de base militaire et je ne peux pas en dire plus, le secret d'Etat, tout ça, et moi je suis juste la nounou de ses deux enfants surdoués, et que oui, il faudra penser à créer une poste restante, je lui dirai quand elle appellera, enfin si elle appelle, parce que là-bas, le réseau, vous savez... Elle m'a lancé un regard méchant en remontant sur sa mobylette, alors je lui ai fait une grimace, puis je lui ai tourné le dos en faisant claquer ma chevelure scintillante comme l'arc céleste au dessus de Jérusalem, et la dernière chose qu'elle a vue de moi était ma fesse vêtue de noir tel le ciel de Sybérie, rebondie, insolente et rieuse. Que vais-je bien pouvoir inventer demain ?
Tout ceci pour dire que je vais convertir temporairement cette page en jpegblog et que je reviendrai dans quelques semaines pour vous raconter, avec un peu de recul, ou un peu d'avance, les rues sombres et glissantes d'un Mourmansk enneigé que je traverse en ces semaines surréalistes, complexes et pourtant nécessaires, donc précieuses.
Méfiante, stressée et pleine d'espoir.
photo prise non loin du Rhône, octobre 2008.
(J'aurais aimé passer quelque temps à l'intérieur de cette maison, dans l'obscurité, voir les deux coeurs lumineux se découper dans la pénombre, avec, de temps en temps, l'oeil intrigué d'un passant qui s'y collerait... :)
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