
Je suis en avance de quatre heures à ton enterrement.
Cela t'aurait fait rire je crois.
Je me serais promenée avec toi entre les tombes avoisinantes. Nous aurions admiré la beauté chagrine de certaines d'entre elles, le kitch émouvant des petits chérubins en plâtre, les fleurs emprisonnées dans les cadres en verre. Certaines inscriptions, certaines dates devant lesquelles on ne peut pas ne pas s'arrêter, faire le calcul, s'attrister un peu.
On aurait fait les repérages.
Mais je suis seule dans ce cimetière et je me recueille/m'éparpille devant ta tombe vide.
Mon avance aujourd'hui ne rattrapera pas tous mes retards, mes absences, ces dizaines d'invitations que j'ai refusées, contournées. Ces centaines de projets que je rendais flous. Les spectacles auxquels tu as contribué, les pièces de théâtre dont je suivais de près les critiques, ces lieux et ambiances que tu me décrivais, ces hypothèses que j'alimentais parfois puis désertais. Ces personnes que tu souhaitais tant me présenter, jamais lassée devant mes refus, mes excuses, mes fuites perpétuelles, mes regrets pourtant sincères.
Le temps est magnifique et cet endroit me plait. Il y a une école pas très loin. Un quartier tranquille, sur une colline. Le nom du cimetière t'aurait fait sourire.
J'ai été, sans m'en rendre compte à temps, un élément perturbateur dans ton parcours difficile, dans tes choix irréversibles. Tu me disais souvent que je suis arrivée trop tard.
Ta présence a amené plein de désastres dans ma vie. Autant de miracles.
Avant toi, je n'avais jamais rencontré d'ange.
Je repense à tes colères terribles, à tes rires soudains. A tes questions sans réponses, ou avec des échos tellement difficiles à entendre. A tes révoltes et tes émerveillements. A ces quatre années étranges durant lesquelles nous avons failli te perdre plusieurs fois...
A ceux qui arriveront là tout à l'heure, venus de près et de loin. Certains surgiront tout droit de ton enfance, au sud du sud de l'Italie. D'autres se seront transportés du temps de tes études, tes années Belle Arti. Une petite foule compacte jaillira de ton dernier univers, les coulisses du septième art.
Je pense à ceux qui devraient être là mais seront absents, dérangés par tout ce qui constituait ta vie, refusant jusqu'à ton nom sur la tombe, ce joli prénom que tu t'étais choisi. A d'autres, auxquels il faudra un grand courage pour être présents, et qui trouveront cette force en eux.
Toutes ces personnes dont tu as croisé le chemin en ont été enrichies : bousculées dans leurs certitudes, remises en question, en mouvement... Un peu plus en vie.
Ces points d'interrogation semés parfois avec rage continueront à vivre en elles. En moi.
Ne t'inquiète pas trop pour nous.
Je sais que tu aurais aimé nous préparer avec un peu plus de soin à ce départ. En parlant de la vie, tu étais si spontanée. En évoquant la mort, et tu abordais souvent ce sujet, très sincère. Tu aimais la vie. Tu me disais souvent que tu aurais tellement voulu pouvoir la célébrer, dans chacune de ses petites manifestations. Et tu ajoutais : Sono stanca, voglio dormire, voglio dormire...
Ca y est, j'ai fait le tour du cimetière, je suis passée devant toutes les tombes. Mes jolies petites chaussures sont élégantes et très inconfortables. Je ne les mets pas souvent, mais je me souviens parfaitement de la dernière fois où je les portais. Je ne les ai pas cirées, elle gardent encore la poussière des ruelles et des traboules que nous avions arpentées ensemble. C'était une journée ensoleillée, comme aujourd'hui.
La mort est le seul évènement à venir dont chacun d'entre nous peut être absolument certain. Je sais bien. Et pourtant c'est à chaque fois une surprise violente, insupportable, ahurissante. Cette impossibilité soudaine de communiquer, de t'entendre, de te parler.
Des questions, des regrets, des réflexions ou même des rires qui viennent se heurter au silence.
Peut-être que cette peine gigotera moins avec le temps, une fois qu'elle aura pris toutes ses aises, toute sa place.
Dans l'immédiat, j'ai hâte de retrouver des mots, même engourdis, de les poser quelque part. Ce blog dont tu n'avais pas connaissance n'est pas l'endroit idéal, je sais, mais j'ai peu d'endroits idéaux.
Je fais les cent pas devant le portail et j'essaie de me dire que cette volonté, ce besoin de dormir était celui de quelqu'un qui cherche le sommeil, très fatigué par une journée épuisante, mais au fond de lui impatient du lendemain, un peu comme l'insomnie d'un enfant, la veille de son anniversaire.
J'essaie de me dire que ton geste était celui de quelqu'un qui ouvre ses cadeaux avant l'heure, car la tension est trop forte.
Tu espérais l'apaisement. Je voudrais tant être sûre qu'où que soit ton âme, tu es apaisée, souriante, sereine. Qu'il n'y a plus de peur, d'angoisses, de tristesse immense.
Qu'il s'agisse d'un sommeil tranquille ou de quelque chose de plus qu'un sommeil, j'ai besoin de croire que tu es entre de bonnes mains.
Tout à l'heure, je croiserai quelques regards intrigués par ma présence. Ceux qui sont au courant des désastres et ne savent rien des miracles, j'imagine. Les miracles sont toujours moins voyants que les désastres dont ils émergent. Ils grandissent dans l'ombre de ces derniers.
Comme ces paroles de consolation qu'on attend pendant des années, mais qu'on ne peut recevoir, enfin, qu'au temps du malheur adéquat.
Je regarde l'heure : tes proches seront bientôt là.
Je pourrai enfin me blottir contre quelqu'un, après ces journées si longues depuis ce coup de fil jeudi, ces nuits presque blanches. Je ne veux pas de consolations faciles, elles sont vaines. Je veux juste que quelqu'un me tienne enfin dans ses bras, que je puisse le serrer aussi.
Je suis fatiguée, comme eux tous, et un peu tendue. Cette nervosité s'évanouira rapidement.
Pour la première fois de ma vie, on me souhaitera "bienvenue" avec une sincérité aussi touchante.
Je me surprendrai à lire à voix haute quelques pensées que j'aurai griffonnées durant la dernière heure qui me sépare de ton enterrement. Une main jusqu'ici inconnue caressera doucement la mienne pendant tout le temps de ma lecture.
Avant la cérémonie, le courageux et souriant rabbin que je ne connais pas, me saluera par mon prénom et me dira qu'il a "beaucoup, beaucoup entendu parler de moi", qu'il voudrait me revoir plus tard, après "tout ceci", en reparler au calme, de cette "histoire aux paramètres multiples". Il espère comprendre lui aussi. Son accueil restera un mystère, mais j'aurai tout mon temps pour l'éclaircir. Je lui répondrai, dans un réflexe de protection, que moi aussi j'ai "beaucoup, beaucoup" entendu parler de lui. "Il y a très longtemps déjà" ajouterai-je. C'est un mensonge évident, je ne connais même pas son nom, il le sait et nous rirons tous deux.
Son discours sera poétique, profond et léger : il y sera question de saumons qui remontent les fleuves, de deux enfants perdus dans une forêt, et des nombreux secrets et mystères que tu emportes. Nos paroles se complèteront, mes mots tremblants seront du registre des lumières que tu avais amenées.
En aparté, la tua sorella me parlera du clin d'oeil que tu avais laissé à mon intention, aux tout derniers moments de ta vie. Bouleversée, je ne m'y attendrai pas du tout, ayant cependant espéré, rêvé de ce clin d'oeil.
Et pourtant je me demanderai les jours suivants s'il me sera doux ou très difficile d'en garder la conscience.
Tout à l'heure, dans les moments de fragilité, et devant le chagrin profond de tes soeurs et de celui qui t'a tellement aimée, je tenterai de garder en mémoire certains mots de Kypon, par lesquels elle a su ces derniers jours donner aux émotions les plus énigmatiques, en les interrogeant avec patience, des couleurs plus simples, si justes.
Dans le creux de ma main, je serrerai une petite fleur pyrénéenne qu'on m'a offerte dans un mail il y a deux jours.
Je caresserai la couverture usée de mon vieux siddour préféré. Le plus haï aussi. Celui qui m'a toujours accompagnée partout, en vadrouille, à la synagogue, aux rendez-vous amoureux.
Je le feuillèterai à la recherche de la prière pour les morts, mais il s'ouvrira de lui-même sur le texte du Shir ha Shirim, le Cantique des Cantiques. J'aurai un sourire, j'oublierai un instant que je suis à tes funérailles, je repenserai comme à chaque fois que je lis ces mots à mon adolescence, à ces lignes qui me faisaient un peu rougir, un peu frémir avec leur "couche de verdure", le "je suis malade d'amour", cet amour "qu'il ne fallait pas réveiller jusqu'à ce que l'amante le veuille", le "mon amour qui entre mes seins passe la nuit", qui "me baise des baisers de sa bouche" et dont les "caresses sont meilleures que du vin", les fameuses caresses de "sa main gauche sous ma tête et sa droite (qui) m'enlace"...
J'aurai soudain ce sourire déplacé, ce désir sorti d'on ne sait où de passer le reste de ma vie à tomber malade d'amour, à chercher une couche de verdure. Comme une musique qui accompagne la fin d'une scène et annonce discrètement l'ambiance de la suivante. Je sais que mes larmes ne sècheront pas vite, mais dans cette peine infinie, je pressens comme une envie de connaître la suite.
Je repenserai aussi à ce lapsus que j'ai eu à plusieurs reprises les jours précédents, à l'oral et par écrit : le mot "accouchement" au lieu d'enterrement.
Je ne chercherai plus la prière pour les morts. J'aurai tout le temps pour la réciter.
Je serai une des premières à quitter le cimetière, en silence et très lentement, juste avant qu'on t'ensevelisse, après de très longs applaudissements que je garderai toujours en mémoire.
J'irai flâner en ville, sur les quais de Saône que tu aimais beaucoup, que j'aimais aussi et que je continuerai d'aimer.
Le rabbin me dira encore, près du portail : "Je viens d'avoir deux coups de fil en l'espace de deux minutes. Une fille dont le père est en train de mourir. Et un bébé qui vient de naître, il y a un quart d'heure". Il me sourira d'un air entendu (avec une insistance, un appel à l'interprétation qui me donnera envie de rire) devant ces caprices de la vie qui n'attend pas la fin des enterrements et me proposera un shabbat commun à venir.
Quelqu'un que tu aimais énormément aposera longtemps son front contre le mien, comme tu avais l'habitude de le faire.
Je ne veux pas être infiniment inconsolable.
Je voudrais être consolable à l'infini.
"Bienvenue", "à venir"...
Tu ne seras pas uniquement dans les souvenirs. Je devine déjà que tu es à l'origine de plein d'aventures qui viennent.
Nous sommes le quinze septembre. Il y aura une belle pleine lune pour ta première nuit dans le cimetière de la Demi Lune.
Je sais que les jours et les semaines qui viennent seront difficiles, mais ces quelques heures au dessus de ta tombe vide puis en compagnie des personnes qui t'étaient chères auront apaisé un endroit de mon coeur.
Si je revois le rabbin, je lui dirai que non, que les secrets et les mystères sont précisément ce qu'on n'emmène pas dans la tombe.
L'âme s'en déleste, s'en allège.
Ils restent ici, les mystères, c'est la seule chose qui reste et brille face à l'absence.